Numérique

Le Numérique désigne depuis le début des années 2000 la « socialisation » massive de l’informatique suite à la convergence avec la vidéo, la photo, l’audio et la télématique. Symbolisé par le smartphone après l’avoir été par l’ordinateur, le Numérique est désormais porté par la généralisation des équipements individuels mobiles connectés (EIM). Ce terme s’est imposé et englobe toutes les activités qui s’appuient sur les moyens informatiques. Numérique est synonyme de Digital (terme anglo-saxon) qui rappelle que le fonctionnement d’un ordinateur s’appuie sur une logique binaire faite de signaux traduits en 0 et de 1 qui sont les seuls que l’ordinateur sait traiter.
En éducation, dès son développement dans les années 1970 (Baron, 1987), l’informatique a été, comme de nombreuses inventions techniques, associé à l’enseignement, voire à l’apprentissage. Au début des années 1980, l’ensemble des pays développés a mis en place des politiques volontaristes pour développer son usage dans le monde scolaire, universitaire et la formation des adultes. La mise en réseau, via Internet, et le développement des Équipements Individuels Mobiles (EIM )ont été soutenus par ces mêmes politiques. Centrées d’abord sur les équipements, ces actions publiques sont complétées par des actions en direction de la production de ressources éducatives, logiciels, didacticiels, bases de données… et par des actions massives de formation. Désormais ce sont les collectivités territoriales qui, en lien avec l’Éducation nationale en charge de l’enseignement, assurent l’équipement et la maintenance des moyens numériques.
Au cours des années, plusieurs sujets de controverse sont apparus dans le monde éducatif :
1 – Faut-il enseigner l’informatique comme discipline scolaire ?
Dans les années 1980 l’informatique a été enseignée comme option au lycée général. C’est dans les lycées professionnels et techniques qu’elle s’est le plus développée aussi bien en tant que discipline qu’intégrée aux pratiques professionnelles. Après plusieurs années de questionnement marquées par la formation aux usages et le Brevet Informatique et Internet (B2i), une option avait été créée en 2012 pour les élèves de terminale appelée Informatique et Sciences Numériques (ISN). C’est en 2018 qu’a été décidé la création d’un enseignement obligatoire pour tous les élèves de seconde appelé Sciences Numériques et Technologies (SNT) ainsi qu’un enseignement de spécialité au choix en première et terminale appelé Numérique et Science Informatique (NSI). Puis a été mis en place le Cadre de Référence pour les Compétences Numériques, basé sur le référentiel proposé par l’Europe et incarné par le dispositif PIX.
2 – Le numérique, souvent associé à l’innovation, est-il susceptible de faire évoluer la pédagogie, les formes de l’enseignement ?
L’Enseignement Assisté par Ordinateur (EAO) s’est d’abord développé. Certains ont pensé que l’informatique puis le Numérique pourraient transformer la pédagogie et les pratiques habituelles des enseignants souvent dévalorisées (le cours magistral en particulier). Les faits montrent que les transformations des pratiques pédagogiques peuvent s’appuyer sur le numérique et ce qu’il offre comme possibilités complémentaires. Ainsi en est-il de l’exemple du courant dit de « la classe inversée ». Cette approche pédagogique propose aux élèves un travail en amont du cours sur des supports numériques (vidéos, didacticiels…) puis des activités, individuelles et collectives, d’appropriation et d’ajustement en classe. L’insistance des politiques publiques envers l’innovation a trouvé dans le développement de l’informatique un appui pour tenter d’agir sur le système éducatif. La forme scolaire semble beaucoup plus résistante qu’on ne le pensait et les moyens numériques moins adaptés à l’enseignement tel qu’il se pratique dans nos sociétés.
3 – Depuis que le Numérique a envahi la sphère familiale, comment situer ses utilisations dans l’enseignement, que faire des écrans en particulier ?
La rapidité d’équipement des particuliers depuis le début des années 2000 frappe l’observateur : ordinateurs, tablettes, smartphones et connexions à Internet concernent plus de 90% des foyers, en particulier ceux avec des enfants. La télévision considérée comme dangereuse pour les enfants au début des années 80 a été désormais remplacée par les « écrans ». Certains s’interrogent sur la pertinence de rajouter des écrans à l’école au vu de la consommation familiale importante. Toutefois d’autres expliquent que l’école pourrait être un lieu d’éducation aux usages pertinents et contrôlés des écrans.
4 – Comment le monde scolaire peut-il se situer par rapport à la grande quantité d’informations et de communications à disposition de tous que représente le Numérique ?
Le Numérique c’est une fenêtre ouverte sur un monde, des informations, des savoirs, jadis difficilement accessibles et surtout peu disponibles physiquement. La quantité vertigineuse d’informations disponibles et de communications interpersonnelles au travers du web interroge désormais sur la capacité à s’y retrouver. Il s’agit non seulement de disposer de bonnes manières de faire, mais surtout de comprendre, d’analyser, de hiérarchiser ces flots si importants que l’on parle parfois d’infobésité. L’Éducation aux Médias à l’Information (EMI) semble encore insuffisante par rapport aux enjeux que représente cet environnement aussi riche que varié, aussi difficile à aborder spontanément. À ces difficultés s’ajoute la grande disparité dans les équipements et les connexions à Internet disponibles selon les établissements.
5 – Comment former les enseignants à prendre en compte ce « fait social total » ?
Les enseignants ont mis beaucoup de temps à intégrer le Numérique dans leur pratique professionnelle. Ils ont commencé par les éléments les plus traditionnels : gestion des notes, vidéoprojecteurs (interactifs ou non), production de documents et de supports. Le passage à des pratiques mettant à profit des fonctionnalités avancées des outils numériques est beaucoup plus lent que prévu. C’est pourquoi la formation a toujours été associée à tous les plans de développement du Numérique en éducation. Les formations basées sur la présentation de logiciels et le fonctionnement de l’ordinateur sont peu efficaces et les enquêtes réalisées (Profetic entre autres ) révèlent que le travail entre pairs et l’autoformation sont les premiers vecteurs du développement des compétences professionnelles des enseignants dans le domaine du numérique ; les formations traditionnelles ne peuvent venir qu’en appoint, à condition d’être suffisamment contextualisées par rapport au quotidien des enseignants.
6 – Le numérique est parfois perçu comme le cheval de Troie d’une idéologie libérale, comment les finalités de l’école sont interrogées par ces phénomènes ?
L’école prépare les enfants à entrer dans la vie. Pour ce faire, les politiques ont très tôt basé leurs efforts sur une école qui soit au service du développement de la société « telle qu’elle est » et telle qu’on veut qu’elle devienne. Dans ces conditions, on comprend aisément que l’informatique, d’abord entrée dans le domaine professionnel, ait eu une traduction immédiate dans ces établissements techniques et professionnels dès les années 1980. Une nouvelle question se pose alors : l’école est-elle au service d’une économie qui a un volet professionnel reconnu mais qui a aussi un développement dans les loisirs et la vie quotidienne très important ? Cette question continue de se poser au vu de la consommation importante de supports et de moyens numériques dans les familles. L’argument majeur pour introduire le numérique dans le monde scolaire s’appuie sur sa mission culturelle (au sens anthropologique) : peut-il ignorer et laisser de côté des pratiques qui ont un si fort impact sur la vie en société ?
Franck Amadieu et André Tricot, Apprendre avec le numérique. Mythes et réalités, Retz, 2014.Georges Louis Baron et Éric Bruillard, L’informatique et ses usagers dans l’éducation, PUF, 1996.Cahiers pédagogiques n° 498, « Apprendre avec le numérique », juin 2012.Bruno Devauchelle, Éduquer avec le numérique, ESF, 2019.