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Mai 68, et après ?

Un souvenir curieux

Élizabeth Thuriet

1er juin 2018

Mai 68 vu depuis un lycée de province, par une enseignante d’EPS (Éducation physique et sportive) toute débutante. Elle raconte les échos des débats parisiens, leur attrait, leur retentissement, et les changements qui ont suivi. Un récit au goût de crustacés et d’essence.


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J’ai débuté à la rentrée 1967-1968 dans un établissement en tous points semblable à celui que j’avais quitté en tant qu’élève quelques années auparavant, et j’ai pu voir et vivre les transformations qui, dans la lointaine province où j’avais été nommée, n’allaient pas se faire en un jour.

À la rentrée 1967, nous étions une dizaine d’enseignantes à débuter dans ce lycée de Cherbourg, qu’aucune n’avait demandé. Dans ce groupe j’étais la seule à avoir eu une formation pédagogique, avec stages tous les ans. Nous avons eu connaissance de notre emploi du temps dans la cour un peu avant l’arrivée des élèves et nous avons pris notre première classe dans la foulée. J’ai beaucoup plaint mes collègues qui démarraient ce jour là avec, pour tout guide, le souvenir de ce qu’elles avaient elles-mêmes vécu.

J’écris « elles » car bien sûr c’était un lycée de filles (de la 6e à la terminale) et les profs étaient toutes des femmes. De quoi vous rendre misogyne jusqu’à la fin de vos jours. Le seul homme du lieu était un brave type que la directrice affublait du titre de « vaguemestre  », vague silhouette effectivement, qui passait une fois par jour d’un bâtiment à l’autre pour distribuer le courrier.

En mai, peu de débats mais de l’essence

Quand le mois de mai est arrivé je me suis crue plongée dans Quatre vingt treize de Victor Hugo. Toutes les manifs passaient consciencieusement devant les établissements scolaires privés, en hurlant : « A bas la calotte ! » Il y a eu des débats, des engueulades, des réunions en ville, mais pas ou peu au lycée.

Nous avons toutes d’un même élan soutenu la juste lutte des pêcheurs qui ne pouvant plus expédier leur pêche à Paris du fait de la suppression des trains, les bradaient sur le port à des prix défiant toute concurrence. Nous les avons ardemment aidés à écouler leurs crevettes, leurs écrevisses et autres poissons et crustacés que nos salaires ne nous permettaient pas toujours de nous offrir.

A propos de salaires, comme ils n’étaient plus versés sur nos comptes nous sommes allées les toucher au Trésor public. J’ai encore honte d’avoir reçu 1003 francs (je me souviens exactement de la somme) alors que des ouvriers de l’arsenal qui avaient l’âge d’être mon père n’en touchaient que 450…

On avait peu débats, peu d’empoignades, mais on avait de l’essence, contrairement à une bonne partie du pays. On pouvait faire le plein, mais pas remplir de jerricans. Alors, à nous les tuyaux en caoutchouc pour transvaser l’essence d’un réservoir dans ces jerricans ! Et nous sommes parties à quatre à Paris, voir ce qu’il s’y passait. L’ambiance était assez différente de ce que nous vivions dans la Basse-Normandie !

J’ai un souvenir ému de cette nuit où nous sommes entrées vers deux heures du matin au Théâtre de l’Odéon et avons vu sur scène se dresser un immense et magnifique Black, en costume trois-pièces, chemise blanche et cravate, qui se mit à hurler d’une voix qui portait loin l’expression de sa pensée : « Nous sommes tous des Juifs allemands ! »

En juin, une frontière invisible

Début juin, les cours ont repris sans grand changement, si ce n’est une frontière invisible dans la salle des profs entre les conservatrices et les autres. Vers le 10 juin, j’ai même été inspectée pour la première fois, la deuxième ayant eu lieu en 1986.

C’est à la rentrée suivante que les choses ont commencé à évoluer, beaucoup plus vite que je ne le pensais. La mise en place des nouveaux Conseils d’administration, avec scrutin de liste, a rendu caduque la cérémonie annuelle du CA. Ce CA dont nous ne savions pas grand chose, pour lequel on voyait arriver au lycée des tas de gens sapés comme des princes, parmi lesquels les deux plus anciennes profs de l’établissement. Ils occupaient pendant une heure ou deux une pièce, puis se transportaient vers une autre où un traiteur avait dressé une table magnifique. Et là, ça banquetait et ça buvait pendant un temps fou. Le CA annuel avait eu lieu.

La bataille des listes n’a pas été acharnée : les « anciennes » n’ayant pas envie de se battre, il a fallu toute la persuasion de la directrice pour qu’elles forment une liste. Les « nouvelles » étaient beaucoup plus remontées et j’en fus. Je crois d’ailleurs avoir été de tous les CA de tous les établissements où je suis passée par la suite.

Ce n’est que deux ans plus tard que l’ancien lycée de garçons et celui de filles ont fusionné en ne gardant que les classes de second cycle. Un poste a dû sauter dans cette fusion en EPS et, comme j’étais la seule à désirer partir, j’ai eu ma mutation sans problème pour l’académie de Toulouse, que je convoitais jusque là sans espoir.

Le plus important était ailleurs

De cette année j’ai gardé un souvenir curieux. Pendant le mois de mai lui-même, je me suis bien amusée et j’ai beaucoup lu et discuté à l’extérieur du lycée ou avec les autres profs d’EPS : nous étions cinq et la doyenne n’avait pas encore 30 ans. Nous étions pleines d’enthousiasme. Tout semblait possible.

Je n’ai pas du tout eu à me bagarrer avec des tendances opposées à mes convictions. Je n’ai pas connu les diatribes enflammées des diverses tendances du gauchisme. Je les ai juste un peu croisées durant les quelques jours à Paris. J’ai seulement réussi à repérer les gars des renseignements généraux lors des manifs.

Je crois que le fait d’avoir débuté dans le métier cette année-là et de m’être rendu compte que oui, c’était bien le métier que je voulais continuer à exercer et qu’il me passionnait, est passé avant cet épisode un peu rocambolesque du mois de mai. En plus, il n’y avait pas très longtemps que j’habitais en France et ce moment m’a donné l’occasion de découvrir un pays extrêmement différent de celui que j’imaginais.

On parle toujours de Mai 68 à Paris. C’est vrai que c’est de là que tout est parti, mais avec des variantes très différentes. En soi, ces variations sont une révolution puisque, dans l’Éducation nationale, jusque-là tout était identique partout.

Plus j’y réfléchis et plus je me dis que non, ce mois-là n’a pas été un des moments les plus marquants de mon existence.

Élizabeth Thuriet
Ancienne enseignante d’EPS

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