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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Les droits oubliés des enfants des bidonvilles

Jane Bouvier

31 mai 2018

Le droit d’aller à l’école, d’être dans la classe un élève comme tous les autres malgré les conditions de vie précaires. Les petits roms des bidonvilles, les enfants de la misère que l’indifférence ou l’incrédulité effacent de nos regards, sont souvent écartés des chemins de l’apprentissage. Des militants, des associations se mobilisent pour que ce droit s’exerce, pour que tous aient une chance d’accéder à une meilleure vie que leurs parents. Jane Bouvier est l’une d’entre eux. Elle nous raconte ce combat quotidien qu’elle mène à Marseille afin que le chemin de l’école s’ouvre à tous les enfants.


Son engagement naît du choc d’un événement. En 2012, des riverains mettent le feu à un petit bidonville. La gravité du fait est décuplée par les commentaires, les propos tenus par des anonymes et des élus locaux. Elle participe au rassemblement de solidarité et à la réquisition d’un bâtiment pour reloger les sinistrés. Elle fait la connaissance de deux militantes importantes, Caroline Godard de Rencontres Tsiganes et Dominique Idir d’Artriballes. L’une œuvre sur le plan juridique, la seconde pour des démarches multiples dont celles, essentielles, vers l’emploi. A son tour, Jane Bouvier, psychologue de formation et enseignante, décide de s’engager. Elle le fait pour aider les enfants et leurs parents à bénéficier d’un droit inscrit dans les textes mais dont ils sont privés, le droit à l’éducation.

Pendant quatre ans, elle mène cette activité en parallèle de son travail, bénévolement. Elle éprouve l’immensité des démarches à réaliser, l’énergie à consacrer pour gagner la confiance des familles et des interlocuteurs. Alors, elle quitte son emploi pour accompagner encore plus d’enfants et de familles. « La place de l’enfant est à l’école » explique-t-elle. Mais pour ceux qui vivent dans des squats ou dans la rue, la porte de la classe semble lointaine, inaccessible, « un parcours du combattant ». Elle commence sans structure puis participe fin 2013 à la création de l’association L’école au présent, pour faciliter les démarches administratives. Le financement est privé via des organisations comme la Fondation de France ou celle de l’Abbé Pierre, sans subventions publiques, un choix pour conserver une liberté d’action et de parole.

Scolarisation difficile

Chaque expulsion se traduit par une déscolarisation de six mois en moyenne de ceux qui enfin étaient devenus des élèves, un retour à la case départ souvent douloureux. « C’est compliqué de scolariser des enfants qui vivent dans la rue. Les conditions de vie rendent l’école difficile. S’ils ont un minimum de stabilité en vivant dans un squat ou une caravane, c’est compliqué mais possible. Ce qui rend alors l’école par moment difficile, ce sont les expulsions. » Avec d’autres associations, elle plaide pour une trêve scolaire, une parenthèse sans crainte pour suivre le plus sereinement possible une année entière.

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Pour entrer à l’école, il faut lever les obstacles de toutes sortes, administratifs, matériels, appréhension des parents à voir leurs enfants partir pour la journée dans un monde qui leur est étranger. Il en existe d’autres encore, une fois la porte franchie. L’accompagnement de Jane Bouvier embrasse toutes les étapes pour aider les familles à offrir à leurs fils et filles une part de vie ordinaire, une chance de grandir vers un avenir différent du leur.
L’inscription dans un établissement est assujettie à un recensement à la mairie avec une adresse reconnue, ce que ne permet pas un squat ou un campement non officiel. L’École au Présent établit une attestation sur l’honneur permettant une domiciliation administrative, une démarche acceptée par la mairie de Marseille, ce qui n’est pas le cas de toutes les communes de France. Elle vérifie que les familles possèdent les documents administratifs demandés, les accompagne vers la PASS (permanence d’accès aux soins de santé) pour l’obtention de l’Aide médicale de l’État, afin que les vaccinations obligatoires soient faites. Pour le premier degré, elle va avec les parents inscrire les enfants à l’école, facilitant le dialogue avec l’équipe enseignante. Pour le second degré, l’inscription se fait auprès de l’inspection académique et l’accueil se complique pour des jeunes qui sont parfois scolarisés pour la première fois. Les dispositifs UPE2A (Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants) existent pour des enfants allophones arrivés en France depuis moins d’un an, ce qui est rarement le cas pour les adolescents concernés.

Des partenariats nécessaires

Alors, la bonne volonté des établissements, du CASNAV et de l’inspection permet de passer entre les mailles de mesures trop cadrées pour s’adapter à ces collégiens qui ont besoin d’un sas avant d’entrer dans le grand bain d’une classe ordinaire. À toutes les étapes, les partenariats opèrent. Les rencontres avec les enseignants sont fructueuses, exemptes des idées reçues, et libèrent les élans pédagogiques pour ouvrir grand le chemin de l’apprentissage. Les cartables et les fournitures, les vêtements lorsqu’ils viennent à manquer, sont fournis par d’autres associations, Emmaüs et le Rotary Club notamment.

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La réussite des enfants des bidonvilles et des squats dépend aussi de l’insertion de leurs parents, de leurs grands sœurs et frères, d’un emploi trouvé pour accéder à un vrai logement, là où l’eau et l’électricité facilitent la vie au quotidien, où les rats sont absents, où les dangers sont minimes. Les missions locales pour les moins de 26 ans, Pôle emploi pour les plus âgés, sont des relais pour des formations ou un travail. L’AMPIL (Association marseillaise pour la promotion et l’insertion par le logement) prend le relais pour l’accompagnement social vers le logement.

La confiance s’est construite

Au fil des années, Jane Bouvier a tissé son réseau, s’est insérée elle-même dans le circuit de solidarité autour de ces enfants délaissés dans une précarité extrême. Elle intervient dans vingt trois squats ou bidonvilles sur les trente répertoriés à Marseille. Depuis le départ, elle a suivi 400 enfants, en accompagne cette année 170. Elle est connue, reconnue. On fait appel à elle lorsqu’une famille est en difficulté ou pour une inscription à l’école. Et ce « on » englobe toutes sortes de structures, des hôpitaux à des associations, et de simples citoyens. La confiance s’est construite avec les parents au fil des ans. « En 2012, j’ai participé à une réquisition citoyenne puis j’ai suivi les familles. Maintenant, je suis repérée. » Les familles sont roms, originaires de Roumanie ou du Kosovo, déboutées de l’asile, migrantes sans papiers, sans retour possible dans leur pays d’origine, ou tout à la fois, unies dans une même galère qui les a faites échouer sur les rives de la précarité extrême. Les enfants sont souvent nés ici, exclus dès la naissance, rejetés eux aussi dans un no man’s land.
L’école est alors la porte d’entrée vers un monde où la citoyenneté est un mot plein et réel. Elle constate : « certains parents sont tellement attachés à l’école qu’ils sont prêts à traverser toute la ville pour accompagner leurs enfants ». Elle souligne « le travail fantastique des équipes enseignantes », regarde les petits devenir des élèves à part entière malgré les conditions de vie qui sont autant d’embûches pour l’apprentissage. Elle essaie qu’ils ne soient pas seuls dans un établissement pour qu’ils ne se sentent pas isolés.

Le racisme est bien présent, dès la cour de récréation de la maternelle. Les enfants peuvent être cruels et répètent les propos entendus à la maison. « Espèce de roumain ! » est une expression courante. L’obstacle est aussi là, dans les aprioris parfois violents qui se manifestent, et ébranlent la motivation d’aller à l’école. Le travail concerté avec les enseignants est précieux comme le sont tous les liens, toutes les passerelles vers les partenaires les plus à même de régler un problème. Jane tente de surveiller l’assiduité, « même si c’est difficile car c’est une question qui se réglera sur le long terme ». Elle alerte les professeurs lorsqu’un souci empêche un élève de venir suivre les cours. Elle le fait avec les parents, insistant sur l’importance d’aller en classe, tentant d’éliminer les obstacles avec eux. « Les enseignants font un travail remarquable avec ces familles. »

Pour un autre avenir

Son travail est connu et reconnu, fait de patience et de ténacité. Elle le réalise avec douceur envers les familles, avec fermeté lorsqu’une injustice assombrit son travail. Quand la trêve hivernale s’achève, elle tremble que des expulsions ne se produisent et rejettent encore plus vers l’exclusion, vers un avenir où seule la délinquance permettra la survie. Alors elle se bat avec d’autres pour que le futur soit autre, sans concessions.
Le président de l’Olympique de Marseille, Jean-Henri Eyraud, a proposé d’inviter les enfants au stade Vélodrome. Jane a hésité, pesant les millions drainés par le football face à la misère dans les bidonvilles. Mais il a su être tenace, venant visiter les terrains et les squats, s’intéressant aux difficultés de la vie quotidienne, avec comme visa sa sincérité. Une délégation d’enfants a assisté au dernier match de Ligue 1 de l’Olympique de Marseille, mettant de la vie partout, de la pelouse à la tribune VIP, se régalant de ce moment magique où ils se sont sentis minots tout à fait.

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Jane a accepté en mettant dans la balance une médiatisation, pour que l’on parle de ces enfants-là que l’on ignore souvent, pauvres parmi les pauvres, étrangers même lorsqu’ils sont nés ici, relégués dans la misère et dans l’oubli. Comme elle a accepté de participer à un documentaire de France 3, utile et humain. Elle ne lâche pas l’affaire, mue par une indignation, celle de slalomer entre les règlements, les dispositifs pour rendre l’école accessible à tous, pour simplement faire s’exercer un droit. « Il devrait y avoir des gens qui vont à la rencontre des familles et rendent l’obligation de scolarité effective.  » En attendant, elle est là, souriante et tenace.

Monique Royer

Enquêtes de Région « Les petits oubliés de Marseille » France 3.

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À l’école avec les élèves roms, tsiganes et voyageurs, un dossier coordonné par Régis Guyon et Michaël Rigolot.

Ce dossier a fait l’objet d’une première édition proposant quelques articles en octobre 2010. Nous publions aujourd’hui un ensemble très complet de 65 articles partagés en quatre parties :
- Qui sont ces enfants ?
- Des dispositifs pour organiser la scolarisation
- Les méthodes pédagogiques ou comment faire réussir les élèves ?
- Ailleurs en Europe
Afin de faciliter la lecture de ce dossier, nous avons conçu huit parcours mettant en évidence des thématiques qui n’étaient pas visibles sinon dans le plan : on retrouvera ainsi la question des Roms migrants dans l’espace européen, celle de la médiation ou encore de la place de la langue et de la culture.
En outre ce dossier est assorti d’une dizaine de films réalisés par Fabienne Caraty qui sont mis en ligne ici.

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