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N° 493 - Le lycée, entre collège et supérieur

Le jour où la proviseure a interdit les cours

Annie Tobaty

Le lycée Jean-Jaurès d’Argenteuil, c’est un établissement qui joue la polyvalence jusqu’au bout. Un lycée ZEP, dont le caractère industriel et scientifique est affirmé. 80 % de garçons, de bons résultats aux examens, un dynamisme pédagogique plutôt marqué, une assez bonne image. Tout semble bien aller et pourtant...

C’est une montée de signes de non-adhésion à l’école parmi les élèves (absentéisme grandissant, agressivité en cours allant jusqu’au refus agressif de « jouer le jeu » dans certaines classes) qui nous a alertés. Et qui nous a fait émettre une hypothèse : les élèves n’ont pas de plaisir à être à l’école, celle-ci n’a pas de sens pour eux, à moins que le signe qu’elle renvoie ne soit que l’on ne veut pas d’eux ! Nous avions perçu très fortement ces signes en 2008 -2009 : un absentéisme qui décolle en décembre 2008 et ne retombe pas, qui touche les sections professionnelles, les BTS mais aussi les 1res STI et, dans une moindre mesure, les 1res S ; des tensions très vives entre professeurs et élèves dans certaines classes : deux terminales STI, une classe de BTS, une classe de 2de professionnelle, et même une 1re S. Ces tensions remettaient en cause aussi bien des professeurs individuellement, que des équipes soudées par un projet. Elles étaient apparues de plus en plus dures à partir de janvier.

Malaise...

À partir de ce constat, nous avons organisé une demi-journée de réflexion mêlant professeurs, délégués et quelques parents, préparée par le comité de pilotage du projet d’établissement. Des ateliers animés par les membres du comité de pilotage ont été organisés autour de trois questions. La synthèse qui en sortit soulignait trois problèmes :

  • Le travail personnel (en classe et à la maison) n’est pas un plaisir pour les élèves, ils ne voient pas non plus comment le faire, mais inversement, ils ont des capacités (en particulier à l’oral et dans le domaine artistique) jamais exploitées par nous. Comment redonner du plaisir à travailler ?
  • Le malêtre par rapport à une orientation subie ou mal vécue, en tout cas contrainte, est visible. Comment valoriser les élèves dans les filières où ils sont (et non pas valoriser les filières) ? Comment, quand l’élève est déçu par son orientation, l’aider à faire émerger des « plans B » toujours possibles ?
  • Une morosité certaine envahit l’établissement : répétition des mêmes activités, avec les mêmes gens, dans les mêmes lieux (avec le clivage partiel : lieux des sections professionnelles, des S, etc.). Comment créer des ruptures, des mélanges, des rencontres, des surprises ?

une semaine de rupture

L’idée qui a émergé a été alors d’organiser dans l’année scolaire une semaine de rupture, pendant laquelle la vie au lycée sera différente, prenant le contrepied de la routine scolaire : choix des activités, plus de sonnerie, plus de salles attribuées, activités ludiques, artistiques, avec des professeurs inhabituels, etc. Nous l’avons vite baptisée, « l’Autre Semaine ». Le conseil d’administration en a fixé la date au moment du pic d’absentéisme de décembre, avant qu’il ne s’enkyste, avant aussi que les tensions se nouent durement. L’organisation de cette semaine a été intégrée dans le programme d’expérimentation dans lequel nous nous sommes lancés, à la demande du recteur Boissinot.

À partir de septembre a commencé un monstrueux travail de mobilisation et d’organisation. Mobilisation des enseignants, dès les conseils d’enseignement de la rentrée, qu’il a fallu relancer, libérer aussi. Trop souvent, les activités proposées étaient en lien avec les activités scolaires traditionnelles. Je revois encore la surprise d’un jeune collègue PLP qui me propose, sans y croire, un atelier jeux vidéo, quand je lui ai dit que c’était très bien ! Les dernières propositions ne sont arrivées qu’une semaine avant le début de l’opération. Il est vrai aussi que ça n’apparaissait pas réel. Il a fallu la sortie de la première version d’emploi du temps modifié pour que la réalité s’impose. La mobilisation des enseignants qui ont contacté des musées, des cinémas, des conférenciers, des entreprises a été essentielle et réelle in fine. Mobilisation timide aussi des personnels Atoss, de la vie scolaire, des parents qui ont proposé deux ateliers.

L’organisation, aussi, a reposé en grande partie sur mon adjointe, et sa secrétaire. Elle a dû élaborer un programme, puis réaliser un emploi du temps pour la semaine (vive les logiciels d’emploi du temps !). Nous avons réalisé des affiches, organisé l’inscription préalable des élèves aux divers ateliers (prise en charge par les assistants d’éducation). Les agents ont dû se mobiliser pour transformer les salles parfois, pour organiser des temps conviviaux (le tout sans intendant… non nommé).

Le 8 décembre, nous sommes prêts. 180 ateliers sont proposés, avec des parcours obligatoires et des possibilités ouvertes au choix des élèves. Une quinzaine de professeurs seulement sur 160 n’ont rien proposé : ils ont été enrôlés dans l’accueil et l’information aux élèves.
Les activités s’organisent selon sept types :

  • informations ou ateliers sur l’orientation (terminales et 2ndes générales et professionnelles) : de la conférence sur l’université à des mini-stages en BTS pour les 2ndes professionnelles, en passant par des ateliers (que faire après un bac pro ? les études de médecine) et des entretiens de groupe, menés par les professeurs principaux (en terminale en particulier) ;
  • activités d’aide scolaire : apprendre à travailler autrement (« j’ai mal aux maths, mais je me soigne », jeux et énigmes mathématiques, apprendre à réviser en groupe, atelier d’échange de pratique sur le travail personnel, lectures buissonnières, théâtre en anglais, nouvelles en anglais, jeu de rôle scientifique sur les Experts) ;
  • apprentissages nouveaux : initiation à l’italien, au breton, dessin assisté par ordinateur, escalade ;
  • activités artistiques, sportives ou ludiques : ateliers musique, cinéma, affiches, tournoi de ping-pong, de badminton, vélo-cross, tournois de tarot, de poker, jeux vidéo ;
  • activités liées à l’insertion : CV vidéo, rencontre avec des entreprises, atelier « entretien d’embauche » ;
  • des présentations de travaux d’élèves : démonstration de forge par les chaudronniers, installation d’un home cinéma par les électroniciens, présentation de travaux personnels encadrés par des terminales mais aussi des 2ndes, soutenance publique de rapports de stages ou de revues de projet et organisation de travaux pratiques pour des élèves d’une école primaire par des élèves de T S ;
  • nombreuses sorties variées, des plus classiques (musées ou cinéma) aux plus originales (visite de l’Argenteuil italienne avec des vieilles dames italiennes).

Le tout s’est terminé par un début de fête des sciences et des techniques, avec petite exposition, musique, inauguration du logo du lycée réalisée par les BTS chaudronnerie (en laiton et acier) et présentation publique du film réalisé par la classe de non-francophones que nous accueillons depuis trois ans.

Un sentiment de réussite

Nous avons eu, sur l’instant, un sentiment de réussite. L’établissement a « soufflé », l’apaisement a été très sensible, pour tout le monde. Nous avons, nous et les élèves, tous retrouvé un sentiment de plaisir à venir au lycée. La tension, les appréhensions si sensibles en novembre ont brutalement disparu. Janvier aussi a été beaucoup plus calme que d’habitude.

Les professeurs ont apprécié d’avoir des élèves nouveaux, mais l’inverse est vrai aussi, les élèves ont découvert des professeurs d’autres sections avec plaisir. Ce décloisonnement a fait du bien à tous.

La participation des élèves a été variable : nous avions établi un « passeport », visé par les animateurs d’ateliers puis les parents : le nombre d’élèves ayant choisi de rester chez eux cette semaine-là est infime (moins de 10 %). Par contre, le nombre d’ateliers auxquels ils ont participé varie de un à dix.

À la fin de la semaine, nous avions donné aux parents, aux élèves et aux professeurs trois questionnaires d’évaluation. Plus de la moitié des élèves et des professeurs ont répondu, contre un cinquième des familles.

L’Autre Semaine y est plébiscitée. Les élèves mettent en avant le plaisir et la découverte (d’activités, de professeurs) plus que l’intérêt en termes d’aide ou d’informations. Les réponses des parents montrent aussi que les activités suivies ou proposées ont suscité une discussion en famille (pour les deux tiers des réponses de parents). La plus grande surprise pour nous est venue de la réponse des élèves sur les activités qu’ils ont préférées : après le sport (nous nous y attendions), viennent les ateliers proposant des apprentissages nouveaux (italien, breton, etc.). L’appétence des élèves pour des savoirs nouveaux est peut-être la grande leçon à tirer de l’expérience.

Les points qui devront nous amener à des corrections portent sur la durée : cinq jours, c’est peut-être beaucoup, nous avons ressenti un essoufflement le dernier jour.

Il est apparu que certaines classes avaient plus d’activités proposées que d’autres, cela a pu être interprété par les élèves concernés comme un « abandon » de la part de leurs professeurs.

L’un de nos objectifs était aussi de lutter contre l’absentéisme, en remobilisant. Les résultats ne sont pas flagrants : si, en décembre, la décrue est nette par rapport à 2008, en janvier, on retrouve presque les taux d’absentéisme de janvier 2009. Par contre, l’objectif de dénouer les tensions semble, lui, avoir été atteint, les mois de janvier et février, d’habitude si durs en classe, ont été plus calmes (moins d’incidents et pas d’incidents graves).

J’espère que nous pourrons poursuivre l’expérience. Cette respiration en cours d’année permet une appropriation du lycée différente, relance aussi les énergies, scande autrement les activités. On peut l’améliorer en confiant des activités aux élèves, aux parents, en éduquant davantage au choix, en associant davantage la vie scolaire. Il faut aussi s’assurer de la logistique (et ce n’est pas le point le plus facile). Il me restera cependant de cette expérience un constat rassurant : l’envie de travailler autrement, l’envie d’être avec les élèves existe toujours et n’a pas disparu avec les années 80. Peut-être est-ce nous tous qui l’avions oublié.

Annie Tobaty
Proviseure


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