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Tribune - Les foulards interdits de sortie

Laïcité, vraiment ?

Jean-Michel Zakhartchouk

2 janvier 2014

Alors que l’on parle dans les médias de la prise de position de Vincent Peillon concernant le port d’un foulard pour les mères accompagnant des sorties scolaires, deux tribunes, rédigées par Jean-Michel Zakhartchouk et Philippe Pradel, membres du bureau du CRAP-Cahiers pédagogiques, vous sont proposées. Deux tribunes destinées à accompagner, dans ses nuances, la réflexion sur ce sujet délicat.


(Cette tribune est à lire avec celle de Philippe Pradel.)

Je suis très éloigné de la religion. J’aime mieux admirer la beauté des signes religieux quand je les rencontre parfois dans les lieux de culte. Je suis toujours un peu triste de voir cachés les cheveux des femmes. Je n’ai rien contre la clarté et la cohérence, en particulier dans les règles et les lois, sauf quand on en fait des vertus absolues.

Mais voilà, le débat actuel sur le prosélytisme supposé des accompagnatrices de sorties scolaires lorsqu’elles portent un foulard m’irrite au plus haut point et la position que semble suivre notre ministre, malgré l’avis ouvert du Conseil d’Etat, me désespère, comme s’il cédait aux mauvais penchants d’une laïcité qui tient plus d’Ataturk ou du petit père Combes, que de Jaurès ou Clémenceau.
Car, évitons les grands mots et les grands principes, il s’agit surtout ici de savoir si on peut rechercher à associer des parents de familles populaires pour des sorties souvent modestes, comme aller à la Médiathèque ou au spectacle dans le centre culturel local. Et d’admettre que parmi ces parents certains puissent porter un foulard ; si possible pas ostentatoire, ce qui peut facilement se négocier. Car contrairement à ce qu’affirment les partisans d’une certaine conception de la laïcité, l’interdiction de ce foulard dans ces conditions précises ne fait que conforter les islamistes à qui on va donner un argument contre l’école française et une société qui rejetterait et pratiquerait l’ostracisme*. On peut très bien avoir une position ouverte sur un fait qui selon moi n’a rien à voir avec un quelconque prosélytisme et en même temps considérer qu’il faut combattre avec vigueur l’Islam radical. On peut surtout souhaiter qu’on ne confonde pas tout !

Deux autres points méritent d’être signalés. Le premier concerne l’ouverture aux parents. S’agit-il là d’un objectif pour l’école ? Considère-t-on vraiment qu’il faut travailler avec les familles telles qu’elles sont et non telles que le voudraient certains ? Pense-t-on vraiment que le morceau de tissu est un obstacle majeur à la participation à ces petits événements qui participent de la convivialité et du partage ? Peut-on vraiment radicaliser les choses en considérant qu’avoir un rôle annexe lors d’une sortie scolaire met forcément les parents sur le même plan que les enseignants qui, eux, bien sûr, ne peuvent être voilés ! En épousant les raisonnements de la Droite populaire, qui voudrait même interdire le port du voile lors de réunions parents-professeurs, on s’embarque dans une logique simpliste et manichéenne, typique de la rhétorique réactionnaire qui brandit l’idée de l’engrenage fatal à travers l’idée de la "tolérance zéro".
Le deuxième point concerne la revendication de certains de disposer de "directives claires", sans laisser les établissements "se débrouiller". Je pense le contraire, dans une logique d’autonomie, à l’intérieur d’un cadre légal souple. On peut être étonné d’ailleurs de voir des libéraux purs et durs qui réclament une autonomie pour ce qui concerne les rythmes scolaires par exemple, devenir, sur la question du voile, des défenseurs d’un Etat qui légifère dans les moindres détails. Et pourquoi ne pas laisser les acteurs juger, en fonction du contexte, ce qui est possible, souhaitable et tolérable en matière d’accompagnement scolaire ? Les règles à établir concernent en effet bien d’autres aspects, comme la sécurité, la tenue lors de la sortie, les rapports aux élèves et aux enseignants. Autrement dit, responsabiliser…

Encore une fois, on ne parvient pas à des débats nuancés sur des questions complexes et on nous somme de "choisir notre camp". Encore une fois, le vrai esprit de la laïcité est dévoyé et on trouve un moyen de parler d’autre chose que l’essentiel : intégrer davantage les familles populaires aux missions de l’école, faire reculer l’exclusion, faire davantage aimer l’Ecole par la société. Encore une fois, on préfère les grandes déclarations et les proclamations outragées aux réalités concrètes et au travail de fond...

Jean-Michel Zakhartchouk

*On peut lire à ce sujet le livre-enquête courageux de Claude Askolovitch "Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas".

Voir en ligne : "Vers un arbitraire décousu", par Philippe Pradel

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La laïcité à l’école aujourd’hui
Revue n°431 - mars 2007
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