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Enseignement de l’histoire

La Balade nationale

Entretien avec Etienne Davodeau et Sylvain Venayre

28 mai 2018

La bande dessinée La Balade nationale, première d’une série de vingt volumes, arrive comme une bouffée d’air frais après les débats enflammés de l’année 2015 autour des nouveaux programmes portés par le Conseil supérieur des programmes. Aux « origines de la France », au « roman national » Sylvain Venayre et Étienne Davodeau opposent une histoire débarrassée des carcans du XIXe siècle.


Pouvez-vous nous présenter l’Histoire dessinée de la France ?

Sylvain Venayre : C’est d’abord un projet éditorial. Les éditions de La Découverte, à l’initiative du projet, se sont associées à La Revue dessinée et sont venues me chercher parce que j’avais publié Les origines de la France au Seuil et que j’avais aussi fait de la bande dessinée. Je dirige donc cette collection qui comptera vingt volumes, j’ai organisé le découpage pour les volumes et j’accompagne les équipes d’auteurs. Avec Étienne, nous nous sommes rencontrés en septembre 2015 et La Balade nationale est sortie en octobre 2017.

Pour chaque tome, le scénario est coproduit par le dessinateur et l’historien. Il ne s’agit pas d’un cours d’histoire illustré, je vois plutôt chaque tome comme un petit théâtre qui permet de conjuguer le plaisir de la narration, l’intrigue, avec l’exigence des connaissances. L’idée est que le récit apporte des connaissances et donne aussi le gout d’aller plus loin, grâce aussi aux dossiers illustrés à la fin de chaque tome.

Le contremodèle de notre projet, c’est le roman historique, où le romancier ajoute des éléments de son cru au fond de documentation historique. Ici, l’intrigue est résolument fantaisiste. Cela permet de distinguer clairement ce qui relève de la connaissance historique exacte et ce qui relève de la loufoquerie des auteurs.

Comment a été choisi le découpage pour les vingt tomes ?

S. V. : Là aussi, c’était un choix éditorial de faire vingt volumes, et ça colle plutôt bien. Ce qui me paraissait vraiment important, c’était que le premier volume ne postule pas une « origine » de la France. D’où La Balade. Quand fait-on commencer la France ? Aux Gaulois ? À la fondation de Marseille ? Au baptême de Clovis ? Qu’est-ce qu’on va chercher en choisissant l’un ou l’autre ? Rien n’est innocent. Marseille, cela permet de revendiquer des origines grecques. Retenir la conquête de la Gaule par César, c’est accepter que ce qui compte, ce sont les bienfaits de la civilisation (les Romains) contre la liberté (les Gaulois), et aussi ancrer la France dans la grandeur de Rome. Le baptême de Clovis, c’est faire de la France une nation chrétienne. Et remonter à la préhistoire, c’est une façon de se débarrasser du problème, parce qu’on est à un moment obligé de sauter de la préhistoire aux Gaulois. Et puis, aller chercher nos origines nationales dans tel ou tel temps, c’est s’interdire de comprendre les acteurs de l’époque.

Un des gros problèmes de l’histoire de France, c’est que le XIXe siècle fait écran. C’est à ce moment-là que se sont mises en place les règles de l’histoire savante, mais dans un cadre qui était celui de la constitution des États nation, l’histoire de France étant le moyen de renforcer la fierté d’être Français, de produire la nation, pour reprendre ce que disait Ernest Renan en 1882. Je ne vois pas pourquoi ce serait à l’histoire de prendre ça en charge, et je reste fidèle à Lucien Febvre : « Une histoire qui sert est une histoire serve. » Le cadre national est une limite pour la connaissance du passé. Même s’il y a des fois où cela fonctionne, il ne doit pas être posé à priori. C’est d’ailleurs parfois reconnu : personne n’imagine enfermer la Renaissance dans le contexte français.

Il s’agit aussi d’un projet politique ?

S. V. : Ce n’est pas faux et c’était un peu ce à quoi pensaient les éditeurs. Mais il faut s’entendre sur ce qu’on appelle un projet politique. Je prétends que dans La Balade nationale, les connaissances exposées et la façon dont elles le sont satisfont aux exigences des historiens, quelles que soient leurs opinions politiques.

Si on me pose souvent la question de cette dimension politique, c’est parce que l’histoire de France continue d’être très utilisée dans le débat public à des fins politiques et, dans l’immense majorité des cas, par des publicistes ancrés à droite. Moi, je suis juste un historien, pas spécialement engagé en politique. Une grande partie des historiens est plutôt scandalisée par cette instrumentalisation politique.

J’ai vu une émission où un chroniqueur du Figaro expliquait que La Balade nationale est une machine de guerre idéologique. Mais nous ne faisons que raconter l’histoire aujourd’hui : on ne peut pas continuer à la raconter comme on le faisait au XIXe siècle, ce serait aller contre ce que font les historiens depuis cinquante ans.

Qu’est-ce qui motive un auteur de bande dessinée à se lancer dans un tel projet ?

Étienne Davodeau : Il m’a semblé que ce livre-là était utile sur le fond, et que par ailleurs c’est une façon judicieuse de faire de la bande dessinée. Sur le principe narratif lui-même, la fiction est assez débridée, et cette distance entre fiction et connaissances historiques, c’est assez nouveau en bande dessinée. En plus, ce livre a une dimension civique. Ça nous parle de ce qui nous définit et de la façon dont on nous l’enseigne. La bande dessinée a déjà beaucoup traité l’Histoire, mais elle traite assez peu de son impact sur nos vies quotidiennes et de politique, hors parodie. C’est un sujet qui m’intéresse.

Par nature et par gout, je suis plutôt un dessinateur de la chose contemporaine ou de l’histoire récente. Si je devais dessiner des Gaulois, il faudrait que je réfléchisse, à chaque coup de crayon, comment on dessine des roues de charrette. Ce n’est pas mon truc en tant qu’auteur. Ici, nous avons injecté des personnages historiques dans un contexte contemporain.

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

E. D. : Sylvain connait très bien la bande dessinée en tant que lecteur et praticien. Tout ce qui est historique, ce sont des apports de Sylvain, mais tout ce qui concerne la dramaturgie, les dialogues, l’animation des personnages, ça s’est fait en pingpong, et on était assez complémentaires.

On a construit le récit ensemble très simplement : à la première rencontre, Sylvain a suggéré l’idée de choisir cinq personnages du passé pour une sorte de tour de France passant par des hauts lieux. J’ai tout de suite pensé que c’était un truc formidable narrativement, ça m’a tout de suite harponné, mais j’avais le sentiment qu’il manquait un élément déclencheur. Pourquoi sillonneraient-ils la France ? M’est venue l’idée de Pétain dans le coffre, dont il fallait transporter le cercueil ailleurs.

Et pour le choix des autres personnages qui apparaissent dans La Balade ?

S. V. : Nous voulions des hommes et des femmes, des gens nés sur le territoire national et d’autres non, et nous voulions représenter toute la société et toutes les périodes depuis que la France existe à peu près (en gros au XVe siècle). On a donc une paysanne du XVe siècle, un artiste du XVIIe siècle, un militaire né en Haiti au XVIIIe siècle, une savante née en Pologne et ayant vécu à cheval entre le XIXe et le XXe siècles et un historien du XIXe. Cela permet de créer des tensions qui favorisent la narration, des intrigues, des engueulades, etc. Michelet prend souvent en charge le rôle du professeur, rabroué par les autres. Il incarne aussi l’historiographie.

Comme l’a dit Étienne, Pétain n’était pas prévu au départ. Mais il fallait un McGuffin pour notre histoire et pas seulement un tour de France. L’enlèvement du cercueil c’est toute une histoire, et ça crée des situations intéressantes. Comme aborder l’histoire de France par la mer, par exemple. Au départ, on comptait faire sortir Pétain de sa boite, mais on a eu un peu peur que le lecteur y voit un « bon vieillard ». Et puis c’est intéressant, cette boite finit par symboliser quelque chose. Comme on ne dit pas quoi, ça laisse le loisir au lecteur de l’imaginer.

Ces personnages, on les a mis en scène parfois en disant les choses et parfois en les montrant. Tout n’est pas passé par le texte. Ainsi, la case où Jeanne met sa ceinture au tout début et se plaint de ce que ça n’est pas facile avec son armure. Marie Curie lui rappelle que si elle ne le fait pas, une sonnerie exaspérante va retentir, à quoi Jeanne répond : « Je sais. » C’est un contrat de lecture, on signifie au lecteur que nos personnages sont à l’aise dans notre époque. Sinon, on se retrouverait avec des visiteurs du passé qui seraient surpris par tout, ce qui nuit un peu à la fluidité du récit. C’est pour ça aussi qu’il y a une intrigue et un langage d’aujourd’hui.

Case 3 de la page 4

Autre exemple : Jeanne se regarde dans le miroir du pare-soleil de la voiture et dit qu’elle ne ressemble pas à « ça ». Cela permet d’expliquer au lecteur sans le dire qu’une partie du travail des historiens consiste à combler les trous de la documentation. La même scène au cinéma serait moins forte, parce que Jeanne serait prisonnière du corps de l’actrice. Avec un dessin non réaliste comme celui d’Étienne, le visage de Jeanne est suffisamment flou pour qu’on comprenne ce que les auteurs veulent dire.

Case 2 de la page 9

Le risque était de reproduire tout de même un Panthéon avec ces personnages qui restent très connus. Comment faire réfléchir le lecteur à la question de l’incarnation obligatoire de l’histoire dans des individus ? On l’a fait avec le soldat inconnu et on interroge la notion de « grand homme » avec Pétain et cette idée que s’il était mort en 1939, sa postérité ne serait pas du tout la même.

Quel usage pensez-vous que les enseignants d’histoire peuvent faire de La Balade en classe ?

S. V. : Assez logiquement, tous les enseignants qui m’en ont parlé l’ont fait pour dire tout le bien qu’ils pensent du livre. Mais aucun n’a commencé à faire travailler ses élèves avec. On est très impatient d’avoir des retours de professeurs, voire de classes.
On y avait un peu pensé. Par exemple, la scène autour de la statue de la République de Jules Dalou, qui est sur la place de la Nation à Paris, correspond à un élément du programme de 4e et de 1re sur les représentations de la République. Plutôt que de montrer en classe des photos, on peut parfaitement faire lire aux élèves les trois planches qui analysent ça. D’autant que le dessin permet aussi un cadrage presque impossible en photo.

Case 1 page 41

On pourrait aussi réfléchir à ce que des enseignants peuvent faire de la scène des Bourgeois de Calais. Mais c’est abordé en 5e, et c’est peut-être un peu difficile à expliquer à des élèves de cet âge. Quoiqu’il ne soit pas très compliqué de comprendre que Les Bourgeois de Calais, c’est un mythe utilisé à des fins politiques.
L’âge limite pour lire seul la collection, c’est peut-être vers 14-15 ans, à la fin du collège. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas la lire plus jeune avec l’aide d’un adulte.

E. D. : Quand je dessine, je ne cherche pas à savoir à l’avance à quel public je m’adresse, mais il me semble aussi que le propos est accessible à des adolescents accompagnés. Je suis persuadé qu’il y a quelque chose à faire avec ce livre en classe, pas parce que la bande dessinée serait destinée aux enfants, mais parce que ça peut être le support d’activités pédagogiques.

J’interviens parfois dans des lycées : quand on parle d’image, je trouve que ces jeunes sont souvent assez démunis sur la fabrication de l’image, le fait que quelqu’un a fait le choix du cadrage. L’image de bande dessinée n’est pas différente d’une photo ou d’une image vidéo sur ce point. Il y a toute une pédagogie possible avec la bande dessinée sur la construction de récits en image. L’éducation à l’image est très utile comme facteur de liberté contre un conditionnement. Et le rôle de l’image, on en parle tout au long de La Balade, comme facteur d’enseignement et de conditionnement aussi. On explique que de nombreuses images ont été forgées au XIXe siècle.

Propos recueillis par Cécile Blanchard


À lire également sur notre site :
Le roman national, la barbe du Père Noël et la moustache de Clovis, Antidote n° 4, par Yannick Mével

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