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Roser Batlle : « Dans l’apprentissage-service, le projet des élèves doit être ouvert au bien commun »

D.R.
Je suis née à Barcelone en 1954. Je suis pédagogue et je me suis spécialisée dans l’apprentissage-service. Je me consacre essentiellement à sa diffusion en Espagne. J’ai été éducatrice, enseignante en éducation spécialisée, formatrice de moniteurs, d’animateurs et de responsables associatifs. J’ai travaillé à l’école, dans l’administration publique, dans une mairie. J’ai aussi travaillé à l’université et dans le mouvement associatif.
Je suis fondatrice du Réseau espagnol d’apprentissage-service et je fais partie du Centre promoteur d’apprentissage-service de Catalogne ainsi que du Réseau ibéro-américain d’apprentissage-service. L’un des domaines dans lesquels je suis le plus impliquée est la promotion territoriale de l’apprentissage-service auprès des gouvernements autonomes et locaux.
Je l’ai découvert lors d’une rencontre internationale en 2002, ou peut-être 2003, grâce à une fondation argentine appelée Fundación SES.
À ce moment-là, je travaillais dans une fondation espagnole et on m’envoyait comme représentante à des rencontres internationales. Dans ce cadre, lors de moments informels de cette rencontre où nous étions plus de quatre-vingt-dix représentants de divers pays du monde, et en particulier avec le représentant de cette fondation argentine, nous avons commencé à parler de projets avec les jeunes dans le champ de l’éducation non formelle. Quand je lui ai raconté ce que nous faisions en Catalogne, mon collègue argentin m’a révélé que ce que je décrivais était en fait une politique du ministère argentin de l’Éducation, et que cela s’appelait apprentissage-service.
Je lui ai demandé de m’envoyer de la documentation et j’ai passé tout le voyage de retour en avion à lire ce qu’il m’avait transmis. En arrivant à Barcelone, j’ai eu la révélation que nous pratiquions déjà cela en Catalogne et dans d’autres territoires espagnols, sans lui donner de nom. C’est ainsi que j’ai découvert l’apprentissage-service et que j’ai décidé de l’impulser à l’échelle de tout le territoire espagnol.
Je n’ai pas eu besoin d’adapter quoi que ce soit, pour une raison simple : l’apprentissage-service n’est pas seulement une méthodologie. C’est avant tout une philosophie éducative et une stratégie de développement communautaire.
Nous qui avons impulsé l’apprentissage-service dès le début en Espagne, nous ne l’avons jamais présenté comme une invention, mais comme une redécouverte : quelque chose qui existait déjà dans la tradition pédagogique. C’est déjà dans l’ADN des bonnes écoles, des bons enseignants, des bonnes associations, mais nous ne lui donnons pas l’importance qu’il mérite, et nous ne l’appelons pas toujours par ce nom. Nous leur disons : « Hé, ce que tu as déjà dans ta tradition pédagogique, dans l’histoire éducative de ton établissement, cela s’appelle apprentissage-service, et cela vaut la peine de le diffuser, de le faire émerger, de l’explorer ! » De cette manière, très peu agressive, très respectueuse de la tradition de chaque lieu, l’apprentissage-service a été bien accueilli dès le premier instant.
La pédagogie de projet peut impulser des projets qui n’ont pas forcément une finalité sociale. En revanche, dans l’apprentissage-service, par définition, la finalité sociale est l’objectif-même du projet qui est mené.
Par exemple, dans la pédagogie de projet, un projet pourrait consister à ce que des élèves conçoivent leur voyage de fin d’études. C’est un projet très intéressant, mais qui est orienté vers leur propre intérêt. Dans l’apprentissage-service, le projet doit être ouvert à l’altérité, au bien commun, à l’amélioration d’un problème existant dans la communauté.
Ainsi, tous les projets d’apprentissage-service sont de la pédagogie de projet, mais l’inverse n’est pas vrai : dans la pédagogie de projet, beaucoup de projets n’ont pas cette dimension communautaire de service à la société.
L’apprentissage-service exige que les acteurs du projet de service à la communauté soient les enfants et les jeunes. Il leur donne un rôle central dès le début. Cela dit, cela ne signifie pas que l’idée du service doit toujours venir d’une réunion de type conseil d’élèves.
Par exemple, il est tout à fait possible – et très précieux – qu’un groupe écologiste se rapproche de l’école pour demander de l’aide aux enfants afin de reboiser une forêt brûlée. Ou que l’association des donneurs de sang demande aux élèves de les aider à obtenir davantage de dons. Que l’idée émerge du cerveau des élèves n’est pas une condition siné qua non. Les enfants peuvent être acteurs lorsqu’ils s’approprient un projet qui répond à un besoin réel de la communauté, même si ce besoin n’a pas été détecté par eux.
Cette situation leur dit qu’ils sont des citoyens capables d’aider les autres. C’est là que réside la valeur démocratique de l’apprentissage-service : il les fait penser à la communauté, au bien commun, à des problèmes qui dépassent leur cercle affectif.
À l’école, on fait parfois des enquêtes de terrain très intéressantes qui sensibilisent les élèves, mais qui ne les amènent pas forcément à agir. Je reprends l’exemple de la forêt brûlée : un professeur peut décider de ne pas fermer les yeux sur cette réalité et organiser un travail d’enquête où les élèves vont sur place, parlent aux agriculteurs, aux pompiers, aux élus, etc. Ils recueillent des données, des photos, des témoignages. C’est un travail scolaire.
Mais dans l’apprentissage-service, ce n’est que la première partie. Ensuite, il faut contribuer à résoudre ou améliorer le problème : organiser une campagne de reforestation, sensibiliser la population, impliquer d’autres enfants. Il y a un « plus » : il faut se retrousser les manches pour faire quelque chose pour la communauté.
Oui, bien sûr. Pour que l’apprentissage-service ait des effets éducatifs positifs, il doit être bien conçu. Les méthodologies peuvent être plus ou moins bien mises en œuvre. Quand c’est mal fait, cela peut avoir des effets indésirables.
Je vais vous donner deux exemples.
Le premier est ce que María Nieves Tapia, grande experte internationale, appelle les « voyages chez les pauvres ». C’est-à-dire lorsque l’apprentissage-service est abordé avec une attitude de supériorité morale, caritative, paternaliste : « Nous allons dire à cette communauté ce qu’elle doit faire, parce qu’elle ne le sait pas. » Cela peut avoir des conséquences très négatives et renforcer l’idée que nous sommes supérieurs aux autres – ce qui est faux.
Cela peut arriver dans des projets de coopération internationale, par exemple, lorsqu’on va dans un pays en développement avec une mentalité colonialiste.
Un autre type d’erreur survient lorsque les enseignants ne mesurent pas bien la maturité des élèves et les lancent dans des projets qui, bien que très attractifs, dépassent leur niveau de développement et peuvent générer plus de problèmes qu’ils n’en résolvent.
Je leur donnerais cinq conseils.
- Se lancer avec envie et sans peur, comme des explorateurs. Si les enseignants attendent d’avoir tout parfaitement cadré, ils ne commenceront jamais. Le désir de perfection peut paralyser.
- S’inspirer des éducateurs expérimentés, ne pas avoir peur de copier, transformer, adapter. Il faut partir des projets déjà existants, où les professeurs ont déjà eu le temps de corriger leurs erreurs.
- Chercher de bons alliés, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’école : groupes écologistes, associations de quartier, associations liées à la santé, au handicap, à l’Alzheimer, etc.
- Faire confiance aux enfants et aux jeunes : ils sont souvent plus capables, responsables et imaginatifs qu’on ne le pense.
- Commencer par quelque chose de très simple, très court, avec la garantie de réussir. Pas besoin de projets compliqués.
Bien sûr ! Aujourd’hui, l’apprentissage-service est un outil important en Europe, notamment parce que notre démocratie est en crise, que les valeurs qui donnent sens à l’humanité sont en crise, que la confiance dans les droits humains est en crise.
L’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme dit que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, et qu’ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Cette fraternité est essentielle aujourd’hui pour ne pas céder aux tentations des totalitarismes, de la pensée unique, et de tant de forces qui nous entrainent vers une société très cruelle.
Sans fraternité, sans générosité, nos enfants et nos élèves ne peuvent pas survivre. C’est notre responsabilité d’éviter un monde impitoyable. L’apprentissage-service nous rend plus humains et plus fraternels.
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