UtoPISA
Nous avions déjà eu l’occasion de nous étonner ici d’un sport national : changer de ministre de l’Éducation nationale avant même que les étincelles des pétards mouillés de ses annonces aient eu le temps de retomber. Seize ministres depuis 2000, disions-nous ! Et chacune ou chacun aura « réformé » l’école. Fort ? Non ! Juste visible, histoire de laisser son nom sur un arrêté. On se répète ? Blâmez PISA 2025, qui n’a pu s’empêcher de nous remettre ce constat d’instabilité en pleine vue.
En France, les résultats sont parmi les plus faibles jamais mesurés par l’enquête et, notamment, ils reculent encore, entre 2022 et 2025, en mathématiques et en lecture. Cela dit, nous ne sommes pas les seuls… La moyenne de l’OCDE baisse elle aussi et – cocorico ! – la France reste proche de cette moyenne. Nous n’en gardons pas moins notre triste signature : le quart des élèves les plus favorisés devance de 100 points le quart le plus défavorisé en sciences, contre 85 dans l’OCDE. La grande machine à réformer reste donc aussi une remarquable machine à reproduire les inégalités.
Évidemment, corrélation n’est pas causalité et les résultats PISA ne disent pas que nos valses ministérielles font baisser les scores. Mais ils n’en permettent pas moins une désagréable question. À quoi servent toutes ces réformes si les problèmes qu’elles prétendent résoudre leur survivent si bien ? Programmes, groupes, uniformes, horaires, « fondamentaux » et autres « chocs » : on déplace des meubles dans une maison dont on refuse de casser les murs !
Faire vraiment autrement
Et c’est peut-être là que notre émission sur les utopies1, enregistrée juste quelques jours avant la publication des résultats PISA, peut résonner avec la brulante actualité. Kibboutz, Summerhill, Freinet, classes ouvertes, Reggio Emilia, One Laptop per Child et d’autres encore. Toutes ces expériences ont en commun d’avoir refusé l’école de leur lieu et époque comme l’unique école possible. Certaines ont déçu. Sans l’ombre d’un doute. Certaines ont vieilli. Certaines ont même produit l’inverse de ce qu’elles promettaient. De quoi l’enfer est-il pavé déjà ? Mais au moins ont-elles posé la question que nos réformes semblent si souvent éviter : et si nous faisions vraiment autrement ?
Car c’est certainement cela que nous avons besoin de retrouver : le droit d’imaginer autre chose.
Mais manifestement, utopie ne rime pas avec panacée. L’étymologie u + topos, ou le non-lieu, nous alerte que Thomas More n’est jamais très loin d’Orwell. Que l’on parle d’une société ou d’une école, que pourrait-elle avoir d’enviable si chacun est prié d’être libre, autonome, coopératif, épanoui… exactement comme prévu ? Au nom de l’émancipation, l’utopie porte toujours le risque totalitaire de prescrire !
Alors quoi ? Continuer les petites réformes parce que les grands rêves sont dangereux ? Peut-être faut-il simplement cesser de confondre l’utopie avec un programme gouvernemental. De fait, une utopie n’a pas vocation à être appliquée. Elle peut servir à déranger, à expérimenter, à ouvrir des possibles, puis à être discutée, corrigée, contredite.
Après des décennies à réformer l’école sans parvenir à la transformer vraiment, nous avons peut-être besoin de moins de solutions immédiatement applicables et de davantage d’idées imprudemment pensables. Bref, moins de réformes pour demain, et un peu plus d’utopies pour après-demain ?
Régis Forgione, Fabien Hobart, Jean-Philippe Maitre