Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative qui vit de ses abonnements et ventes au numéro.
Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
,

L’École face à l’IA. Faire le choix de l’intelligence pédagogique

Couverture du numéro 607, « Enseigner l’Europe »

Couverture du livre "L'école face à l'IA", de Jean-Michel Le Baut, ESF Sciences humaines, 2026.

Jean-Michel Le Baut, ESF Sciences humaines, 2026

Avec L’École face à l’IA, Jean-Michel Le Baut signe un ouvrage précieux, à la fois clair, engagé et pédagogique avant tout. À rebours des discours catastrophistes comme des enthousiasmes naïfs, il propose une voie exigeante : en faire un objet de formation, de réflexion et de transformation de l’école.

Le livre part d’un constat simple : l’IA générative est là. Elle entre déjà dans les pratiques des élèves, parfois dans celles des enseignants, souvent sans cadre, sans recul, sans véritable culture commune. Dès lors, l’enjeu n’est pas de l’interdire ou de la célébrer, mais d’apprendre à la comprendre, à l’interroger, à la mettre à distance.

L’ouvrage est structuré autour de deux grandes parties : construire une culture de l’IA à l’école, puis développer une contre-culture de l’IA. Cette formulation constitue sans doute l’une des idées fortes du livre. Car il ne s’agit pas seulement d’apprendre à utiliser un outil, mais aussi de développer les capacités qui permettront de lui résister lorsqu’il uniformise les pensées, les productions ou les apprentissages.

L’IA agit comme un révélateur de nos pratiques scolaires. Si elle menace certains exercices, c’est peut-être parce que ceux-ci reposent encore largement sur la restitution, le formatage ou la reproduction de connaissances. Si elle fragilise nos modes d’évaluation, c’est peut-être parce qu’ils valorisent davantage le produit final que le cheminement.

L’IA peut écrire à la place des élèves, bien sûr. Mais elle peut aussi devenir un brouillon à discuter, un texte à critiquer, un matériau à transformer, un miroir de ses propres stéréotypes. « Travailler l’écriture à l’école avec des robots conversationnels, c’est déjà aussi tenter de se libérer de leur pouvoir normatif et de leur langue surgelée. » L’objectif n’est pas de déléguer l’écriture, mais d’en revitaliser l’apprentissage. Les exemples proposés, notamment autour du fantastique en classe de 4e ou de la réécriture de sonnets amoureux, illustrent bien cette volonté de « travailler les émancipations créatives » avec les élèves plutôt que de leur faire produire des textes standardisés.

L’ouvrage ouvre également des pistes concrètes pour apprendre à chercher, créer, coopérer, publier ou encore éduquer à la sobriété numérique et à la traçabilité des productions. Il rappelle que les élèves doivent être formés aux biais, aux hallucinations, aux enjeux écologiques, au droit d’auteur, aux données et aux conditions invisibles de production de ces technologies.

Par ailleurs, loin de se limiter à la question de la fraude, l’auteur invite à repenser les finalités de l’évaluation scolaire. « Sans aucun doute, à l’heure de l’IA, convient-il de considérer que nos modèles d’évaluation habituels sont devenus inappropriés. Ayons l’audace et le courage de les reconsidérer. » Une invitation qui résonne avec les débats actuels sur l’évaluation des compétences, la place des processus d’apprentissage, de la créativité, de l’oral ou des portfolios.

Face à l’IA, la réponse la plus sérieuse reste la pédagogie. Une pédagogie de la question, de la recherche, plutôt que de la réponse ou de la simple restitution.

L’École face à l’IA est un livre sur l’école que nous pourrions construire. Une école capable de former des élèves plus lucides, plus libres, plus créatifs et surtout, « plus intelligents que l’intelligence artificielle ».

Julie Higounet

Questions à Jean-Michel Le Baut

Que révèle l’IA de nos pratiques pédagogiques, de nos habitudes d’enseignement, voire de nos impensés ?

L’IA est pour l’école un miroir : elle l’oblige à se regarder en face, pour découvrir quelques-unes de ses rides… Au fond, l’IA et l’école se ressemblent. Trop souvent, les élèves perçoivent leurs enseignants eux-mêmes comme des distributeurs automatiques de connaissances. Et l’école fait de la capacité à reproduire une compétence scolaire essentielle : l’élève est évalué comme machine à enregistrer et restituer, qu’il s’agisse de fables de La Fontaine, de tables de multiplication ou de synthèses historiques… Dès lors, une clarification s’impose auprès des élèves ; et un changement de pratiques de notre côté.

En quoi la posture de « réception » en classe serait-elle supérieure à la posture de consommation de plats préparés par un agent conversationnel ?

La réponse va de soi pour nous, encore plus quand nous mine l’orgueil d’être les seuls vrais détenteurs du savoir. Mais elle ne peut être effective que si la classe devient le lieu d’une appropriation active des connaissances par un travail, le plus collaboratif possible, d’exploration, de transformation, de partage des connaissances.

Pourquoi recopier un livre serait bien, mais recopier Wikipédia hier ou ChatGPT aujourd’hui serait mal ?

Le défi, c’est surtout d’apprendre aux élèves à « bien copier », c’est-à-dire à le faire intelligemment, à considérer comme La Fontaine que leur imitation ne doit point être un esclavage, à traiter le texte proposé par une IA non comme un aboutissement, mais comme un point de départ, comme un brouillon, à réécrire, à oser l’aventure de « l’hybridation des discours » qu’évoque Alexandre Gefen et que pratiquait déjà Montaigne, à mettre au cœur des activités de la classe le travail d’écriture et l’explicitation de ses intentions.

Le défi, c’est aussi bien sûr d’apprendre à ne pas copier, c’est-à-dire d’enseigner la créativité aux élèves, de revaloriser l’imprévisible, la singularité, la transgression, de réinventer nos modèles scolaires d’écriture pour qu’ils soient moins normatifs et nos procédures scolaires d’évaluation en particulier pour valoriser les processus, l’originalité et la réflexivité. Bref, l’IA est un révélateur. Et elle doit devenir un aiguillon.

Vous proposez de construire une culture de l’IA, mais aussi une « contre-culture de l’IA ». De quoi s’agit-il ?

Apprendre à dominer l’IA, c’est développer à l’école des usages qui soient maitrisés, choisis, diversifiés, réfléchis, dépassés. Mais c’est aussi s’émanciper de l’IA pour développer des compétences d’écriture, de créativité, de collaboration, de communication, d’esprit critique, y compris sur ses propres activités numériques. Toutes ces pistes sont explorées dans l’ouvrage, exemples précis de pratiques à l’appui.

Cela implique de faire émerger des minilaboratoires d’humanités numériques. De tels dispositifs engagent les élèves dans un rapport à la culture qui ne soit pas que celui, scolaire, de distance admirative. Les classes contributives, dont l’ouvrage livre plusieurs exemples, tracent à l’école la voie : elles amènent les élèves à enrichir les communs de la connaissance par l’exploration vivante des savoirs, par l’annotation, la transformation et l’augmentation des œuvres, par des créations nouvelles, par le partage. Pour que se déploie enfin une culture vivante parce que participative, inventons une école wikipédienne !

Vous montrez que l’IA nous oblige à repenser nos modèles d’évaluation. Comment les faire évoluer sans attendre une réforme institutionnelle ?

Nous sommes entrés dans une ère du soupçon à l’égard des travaux de nos élèves : triste ambiance ! Il va nous falloir dépasser ce jeu du chat et de la souris pour retrouver de la confiance et de la sérénité. Je ne crois pas que la relocalisation des évaluations suffise, tant elle pose des problèmes d’organisation et de surveillance, ce que montrent de fréquentes affaires de fraudes IA au DNB et au baccalauréat. Il nous faut en réalité changer notre culture de l’évaluation.

D’abord en allant vers davantage de contractualisation. Cela passe par des activités de réflexion collective, entre les profs et avec les élèves, sur ce qu’il est licite ou non de faire avec l’IA. Cela passe par des procédures négociées localement, des documents signés, des chartes d’usage d’établissements, des signalétiques sur les copies, etc.

Ensuite, en changeant nos modèles habituels d’évaluation. Ils favorisent chez les élèves des stratégies d’esquive, d’efficacité, de « triche » parce qu’ils sont souvent centrés sur la restitution des connaissances et tournés vers la note. D’autres axes de travail s’imposent : évaluer les processus plus que les produits finis, la créativité plus que la conformité, l’engagement personnel plus que la restitution de la pensée d’autrui, des restitutions orales ou des productions multimédia. Il faut sortir d’une école « pronote » et ne plus considérer que cette fin (la note) justifie tous les moyens ; il faut restituer (enfin ?) saveurs et enjeux au travail scolaire des savoirs

Propos recueillis par Julie Higounet

Sur notre librairie

Couverture du numéro 607, « Enseigner l’Europe »