Un métier désenchanté, parcours d’enseignants secondaires (1970-2010)

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C’est un travail de recherche mené à l’occasion d’un DEA de sociologie qui a conduit l’auteure, professeure de lettres, à enquêter auprès de neuf enseignants vaudois du secondaire. Des enseignants d’une même génération : celle qui est entrée dans le métier dans les années 1970.

La démarche revendiquée est celle d’une lecture sociologique du travail réel des enseignants dans une approche compréhensive en faisant parler des témoins « non pour les confondre, mais pour les comprendre » (Marc Bloch). La visée est de parvenir à une sorte de « biographie sociale d’une génération » (p. 14).

C’est parce que le métier a subi de profondes transformations ces quatre dernières décennies que l’auteur a choisi d’interviewer des enseignants en fin de carrière qui ont vécu l’ensemble de la période et peuvent donc en parler de l’intérieur à partir des épreuves auxquelles ces mutations les ont confrontés.

Un métier désenchanté : avec un tel titre il est difficile d’échapper à la référence à Max Weber ou, plus proche de nous, à Marcel Gauchet. Soulignons que le désenchantement touche moins les acteurs que le métier : c’est lui qui est atteint par le désenchantement. Qu’est-ce à dire ? Fidèle au concept wébérien, l’auteur montre en quoi il a perdu de sa magie, de son sens. On pourrait craindre donc une contribution de plus à la déploration ambiante : perte de l’âge d’or, déliquescence du temps présent. Or l’ouvrage de Françoise Gavillet-Montha échappe à l’écueil en partie grâce à une méthodologie rigoureuse de traitement des données qui protège du discours idéologique.

Si le métier est aujourd’hui désenchanté qu’est-ce donc qui l’enchantait il n’y a pas si longtemps ?

Pour plusieurs des enseignants enquêtés, l’envie d’exercer cette profession avait été nourrie en partie par ce qu’ils avaient eux-mêmes vécu en tant qu’élèves. Pour eux l’école a été le tremplin vers une promotion sociale et culturelle. Faire bénéficier des générations d’élèves de cette chance a été un moteur puissant dans le choix du métier. Les désillusions progressives ont ébranlé leur confiance. La plus douloureuse est sans doute la découverte, initiée par les travaux des sociologues de l’époque où ils sont entrés dans le métier – Bourdieu et Passeron notamment – que l’école, loin de favoriser l’égalité des chances, reproduit au contraire massivement les inégalités. De plus les changements des rapports au savoir, à l’adulte, à l’autorité en modifient les conditions d’exercice. Il ne suffit plus d’être le maitre pour être écouté et respecté. Reprenant à son compte les analyses de Dubet, Charlot, etc., l’auteur souligne qu’une part non négligeable du métier consiste à transformer en élèves les enfants et adolescents qui entrent à l’école.

Autre source de désenchantement : la porosité entre l’école et le monde qui l’entoure la rend plus vulnérable aux exigences et aux demandes sociales parfois contradictoires et désacralise une institution choisie par beaucoup par refus des logiques marchandes, carriéristes, concurrentielles qui affectent le monde de l’entreprise. L’accentuation récente de la pression de contrôle, d’évaluation renforce chez certains acteurs le sentiment que le cœur de métier – un métier de relation, d’adaptation, d’ajustement d’une double relation au groupe et à chacun dans le groupe – est niée, que le quantitatif fait fi du qualitatif.

C’est donc le sentiment d’une rupture, et pas seulement d’une évolution : rupture entre le métier rêvé et choisi et le métier rencontré, qui, aux yeux de cette génération, fait du métier un métier désenchanté. Reprenant à son compte les analyses de Pierre Rosanvallon, Françoise Gavillet-Mentha montre comment l’école est affectée par deux des mutations majeures qui entrainent la perte de confiance des citoyens dans leurs institutions : « la perception croissante de l’avenir sous les espèces du risque et non plus du progrès » et « l’entrée dans le nouvel âge de la particularité ». Deux changements profonds qui contribuent à une mise en cause du sens de l’intérêt général et du service public et ne font pas bon ménage avec la tradition de l’institution scolaire.

Alors que reste-t-il à ces enseignants si le métier ne les enchante plus ? Les élèves ! C’est, pour l’auteure, la leçon essentielle qui se dégage des entretiens menés : « […] dans la pratique quotidienne, la primauté de la relation aux élèves, fortement habitée dans les rencontres, les interactions multiples, est le lieu d’expériences gratifiantes qui permettent de préserver le sens de l’action professionnelle » (dernière page du livre). Là est leur meilleure protection contre le désenchantement.

Une « biographie sociale » intéressante.

Nicole Priou
Formatrice


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