Personnalisation

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Couverture du HSN n° 55, Petit dictionnaire des mots de l’éducation

Personnaliser des enseignements, c’est chercher à prendre en compte la diversité des élèves en articulant l’individu avec le groupe. Personnaliser des apprentissages, c’est organiser un équilibre dans le travail des élèves entre des activités communes à la classe et d’autres propres à chacun. Cela renvoie à la difficile tension éducative entre l’individu et le collectif, auxquels les dispositifs de personnalisation proposent d’apporter des éléments de réponse.

Les pratiques pédagogiques de personnalisation s’inscrivent dans la grande variété de la différenciation pédagogique. À ce titre, elles visent deux objectifs : faire progresser le niveau scolaire des élèves et lutter contre l’augmentation des inégalités sociales par l’école. Elles se distinguent de l’adaptation, qui consiste à se mettre au niveau des élèves (avec le risque de trop simplifier les consignes et de réduire les exigences), de la diversification, qui se traduit par une variation tous azimuts des modalités de travail (au risque de créer un « zapping » ou un « picorage » pédagogiques, peu cohérents avec le suivi que réclament des apprentissages) et de l’individualisation qui correspond à l’adaptation de l’enseignement au profil individuel de chacun (au risque d’isoler encore plus les plus fragiles dans leurs difficultés).

Pour distinguer individualisation de personnalisation, il est utile de faire un détour par la philosophie. Pour la plupart des auteurs, une personne n’est pas un individu. L’individu se définit comme un être insécable, indivisible, celui qui fait un. La notion de personne est autre. Le mots persona chez les Romains désigne un masque, utilisé au théâtre pour investir un personnage et servir de porte-voix. En conséquence, bien plus que l’individu, la personne est tournée vers les autres, englobe son propre environnement relationnel. Louis Not décrit bien cette distinction : alors que l’individu est le JE, la personne est le JE + NOUS.

En pédagogie, individualiser, c’est donner à chaque élève un travail qui lui correspond. Ces approches ont été beaucoup développées par des pédagogues du début du XXè siècle comme Maria Montessori, Helen Parkhurst ou encore Carleton Washburne. Utilisées exclusivement, elles conduisent les élèves à de l’isolement et les privent de développer des habiletés sociales.

Les formes de personnalisation sont le fruit du travail d’autres pédagogues, comme Célestin Freinet, Mosséï Pistrak, Barthélémy Profit ou Fernand Oury. Ils ont eux-mêmes été inspirés par les pédagogues de l’individualisation, mais ont souhaité attribuer une place importante à la dimension sociale dans l’apprentissage. Ainsi, dans une classe, personnaliser, c’est alterner des moments de travail collectif avec des situations de travail personnel, où les élèves effectuent des tâches qui leur parlent, avec la liberté de coopérer avec des camarades.

De manière plus fine, une pédagogie personnalisante s’articule autour de trois piliers, permettant à chacun de construire un équilibre singulier :

– Le pilier du collectif – des situations d’enseignement-apprentissages conduites par un enseignant à partir des logiques socioconstructivistes : expression des représentations spontanées, exploration individuelle d’une situation-problème, conflit sociocognitif par du travail en groupe, confrontations collectives, structuration par l’enseignant, systématisation (entrainement).

– Le pilier du travail individualisé – des activités ajustées et progressives : à partir de supports d’entraînements autocorrectifs (papiers ou numériques), permettant aux élèves de progresser suivants des parcours propres à chacun.

– Le pilier de la coopération – une organisation rigoureuse de l’aide, l’entraide, le tutorat et le travail en groupe et en équipe : pour que les élèves qui maîtrisent des compétences deviennent des personnes ressources dans la classe, pour que ceux qui rencontrent une difficulté ne se retrouvent pas seuls et bloqués, pour que les interactions permettent une évolution majorante des conceptions, pour que l’enseignant ne soit plus seul dans la délicate entreprise de l’accompagnement des apprentissages.

Ce n’est pas si simple

Les pratiques de personnalisation ne sont pas évidentes parce qu’elles se heurtent à plusieurs freins.

Le premier est l’acceptation des postures de retrait dans la classe, autorisant une part d’autonomie et de responsabilité aux élèves et, de fait, interdisant le contrôle systématique de leur activité. Dans une classe personnalisée, l’enseignant n’est plus seulement un animateur du groupe, il s’efforce d’être un organisateur et un accompagnateur du travail d’apprentissage de chacun. C’est parce que les élèves ne sont plus surveillés en permanence qu’ils vont être amenés à se prendre en main et à solliciter des camarades pour essayer d’être plus efficaces.

Le deuxième concerne l’obligatoire recours à du matérialisme pédagogique, afin que les élèves en autonomie puissent disposer de ressources orientant leurs activités. Ces supports (matériel, fiches autocorrectives, évaluations, applications …) peuvent très difficilement être fabriqués par chaque enseignant et les sites Internet qui en proposent ne sont pas tous fiables et cohérents.

Le troisième soulève l’importance de la formation personnelle des enseignants, notamment pour piloter une structure d’enseignement qui coïncide avec la diversité des formes d’apprentissage des élèves. Cette formation semble particulièrement importante pour bâtir les temps collectifs (afin qu’ils favorisent la compréhension de nouvelles notions) et pour organiser la coopération (afin qu’elle ne devienne pas principalement bénéfique pour les élèves solides scolairement).

Enfin, les pédagogies personnalisantes se confrontent à cinq familles d’épreuves que rencontrent les enseignants dans leurs expériences professionnelles : le réel (entre la frustration de ne pas être à la hauteur de ses idéaux et le respect des normes attendues), la démocratisation (les progrès de tous les élèves), l’intégration (la reconnaissance professionnelle), les choix (peser le pour et le contre, s’ajuster et décider) et l’épreuve de soi (réinterpréter son ou ses rôles en fonction de ses repères, de son histoire et de son projet identitaire).

Peut-être plus que pour des enseignants qui respectent les conventions professionnelles, les approches personnalisées en pédagogies demandent aux enseignants des efforts supplémentaires vis-à-vis de soi (parce qu’on n’a pas soi-même vécu de telles pédagogies), des élèves (par souci de justice), de leurs parents (pour une nécessaire reconnaissance) et des autres enseignants (par besoin d’appartenance à un groupe).

Sylvain Connac
Enseignant chercheur en sciences de l’éducation à l’université Paul-Valéry-Lirdef (Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique, éducation et formation)
POUR ALLER PLUS LOIN
Sylvain Connac, La personnalisation des apprentissages. Faire face à l’hétérogénéité à l’école et au collège, ESF Sciences humaines, 2020.Bruce Demaugé-Bost, « Unis dans la diversité », Cahiers pédagogiques n° 543, février 2018.Cyril Lascassies, Cécile Morzadec, « Moduler le rythme », Cahiers pédagogiques n° 543, 41-42, 2018.Thérèse Perez-Roux, « Débuter : un système d’épreuves ? », Cahiers pédagogiques HSN n° 43, 26-28, 2016.Bruce Demaugé-Bost, « Unis dans la diversité », Cahiers pédagogiques n° 543, 30-31, 2018.

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