Mets-toi ça dans la tête ! Les stratégies d’apprentissage à la lumière des sciences cognitives

Publié le Lecture : 5 min

Couverture du livre Mets-toi ça dans la tête !Peter C. Brown, Henry L. Rodeiger, Mark A. Mc Daniel, éditions Markus Haller, 2016

La table des matières et la préface de Elena Pasquinella promettent un ouvrage passionnant qui nous donnerait des clés décisives pour mieux comprendre ce qui permet un apprentissage efficace, et donc un enseignement en concordance avec les recherches en matière de sciences cognitives. Cette promesse est partiellement tenue.

En positif, quelques idées-force étayées par de nombreux exemples de recherches qui vont à l’encontre de bien des conceptions courantes sur l’apprentissage. Non, on ne peut apprendre sans efforts, mais ceux-ci ne consistent pas à répéter ou à faire du bachotage intense. Ce qui importe c’est de pouvoir vaincre des difficultés et il ne s’agit pas de supprimer celles-ci en privilégiant des réussites à court terme. Oui, des évaluations fréquentes, sous forme de mini-tests de contrôle ont une grande efficacité pour conserver longtemps des connaissances dans sa mémoire et pouvoir les réutiliser. Mais ces évaluations ne doivent pas être stressantes et une des formes les plus efficaces est sans doute l’auto-contrôle. Oui, il faut encourager les pratiques de métacognition, les écrits réflexifs (faire le point sur ce qu’on a appris, comment on a procédé). Oui, il est bon pour les apprenants de connaitre un peu mieux le fonctionnement de leur cerveau. Oui, les connaissances se fixent mieux lorsqu’elles répondent à des problèmes qu’on se pose ou lorsqu’on n’hésite pas à se frotter à des situations complexes.

Autant de points qui dans l’ensemble confortent une pédagogie qui fait appel à la réflexion et à l’intelligence, surtout si on envisage l’ensemble des propositions au lieu de prendre tel ou tel passage qui pourrait être réutilisé dans une perspective inverse (certains polémistes sont très forts pour cela !)

Mais le livre a aussi des côtés moins positifs. On n’arrive pas toujours à bien saisir ce que prônent les auteurs, par exemple pour ce qui concerne les styles d’apprentissage. Ceux-ci sont renvoyés à des idées reçues ou à des mythes, mais en même temps les auteurs trouvent intéressante la théorie des « intelligences multiples » et incitent plutôt à « dépasser » des styles préférés qui peuvent enfermer les individus dans certaines manières de faire et d’apprendre parfois inefficaces.

De même, tantôt on insiste sur la confiance nécessaire à développer chez les individus, mais en même temps, on ne semble pas rejeter les vertus du feed back négatif sans examiner ce qu’il peut avoir de démotivant (chapitre « éviter les illusions de savoir ») et sans suffisamment approfondir à quel moment il peut se transformer en travail sur les erreurs commises et remédiation.

On peut s’agacer aussi du choix fait tout le long du livre de développer parfois de façon fastidieuse et lourde des cas d’apprentissages efficaces, trop souvent pris dans des exemples d’experts remarquables (aviation, chirurgie, enquêtes policières) pas forcément très transférables, et après tout on peut sauter quelques pages de temps en temps car il n’est pas sûr que tous ces cas soient toujours d’un apport essentiel.

On peut être également irrité par l’abus du « conseil pratique » pas toujours formulé avec suffisamment de nuances. Même si nombre de ces conseils appliqués à l’enseignement peuvent être féconds s’ils incitent par exemple à la mise en place d’activités métacognitives et de situations complexes.

On tirera donc profit d’un livre qui aurait pu être plus ramassé et d’un ton plus sobre, mais qui conforte une conception exigeante du travail scolaire, tout à l’opposé de l’expression bien connue utilisée dans le titre français, un peu différente de « make it stick », titre anglais. Et on retiendra la savoureuse citation de Thomas Edison : « Je n’ai pas échoué, j’ai seulement essayé 10 000 solutions qui ne fonctionnent pas. » Loin du fatalisme et de la résignation, des idéologies du don et de l’apologie du « bon sens ».

Oui, il faut s’intéresser aux sciences cognitives et à leur apport en matière d’éducation. Celles-ci ne nous dictent pas « ce qu’il faut faire » mais peuvent éclairer nos pratiques, ce qui reste quand même le but essentiel de ce livre facile d’accès.

Jean-Michel Zakhartchouk

    À lire sur "Nous avons lu"

    L’École face à l’IA. Faire le choix de l’intelligence pédagogique

    Jean-Michel Le Baut, ESF Sciences humaines, 2026 Avec L’École face à l’IA, Jean-Michel Le Baut signe un ouvrage précieux, à la fois clair, engagé et pédagogique avant tout. À rebours des discours catastrophistes comme des enthousiasmes naïfs, il propose une voie exigeante : en faire un objet de formation, de réflexion et de transformation de l’école. […]

    Publié le 18 septembre 2026 Par Julie Higounet 11 min
    Éloge de la Bartasse. Le hors sentier comme pratique pédagogique

    Ce livre très accessible nous invite à porter le regard sur la bartasse, « broussaille » en occitan, terme de la même famille qu’école buissonnière (p. 13). Bartasser, c’est-à-dire sortir du chemin sans crainte de traverser buissons et broussailles, a longtemps été nécessaire pour guider un troupeau, ramasser des champignons, etc.

    Publié le 9 septembre 2026 6 min
    Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture

    Lorsqu’on est las des diatribes contre les soi-disant « pédagogistes », responsables de tout ce qui va mal à l’école et qualifiés d’assassins de la Culture, et ceci à coup d’insultes et parfois de menaces, cela fait plutôt du bien de lire les propos de Denis Kambouchner, avec qui nous avons dialogué dans le passé.

    Publié le 9 septembre 2026 8 min