L’œil, la main, la tête : expérimentation et apprentissages

Publié le Lecture : 28 min Par Jean-Pierre Astolfi

Expérimenter en sciences, oui, bien sûr ! Mais pour quoi faire ? Et toujours l’inlassable question : à quelles conditions cela permet-il d’apprendre sur le long terme ?

S’il est un secteur des apprentissages où la place de l’expérience parait s’imposer de la façon la plus naturelle et la plus légitime qui soit, c’est bien l’enseignement scientifique. Ne parle-t-on pas, sur le mode de l’évidence, de ce fameux « esprit scientifique » aussi sollicité qu’indéfinissable ? L’expérimentation n’apparait-elle pas comme la quintessence même de la science, et ne sert-elle pas d’identité à l’enseignement de la biologie, plus encore peut-être qu’à celui de la physique ? Quant au savant, il représente l’un des principaux archétypes du grand homme, dont Pasteur reste la figure tutélaire, associant des qualités logiques (rigueur, déduction, conclusion, etc.), des qualités psychologiques (intuition, perspicacité, opiniâtreté, etc.) et des qualités morales (humanité, dévouement, désintéressement, etc.). Qu’on se rappelle la façon dont Isabelle Huppert campe le personnage de Marie Curie dans le film Les Palmes de monsieur Schutz.

Pour quoi expérimenter en sciences ?

Dans une thèse soutenue en 1999, Dominique Galiana a d’ailleurs souligné l’exigence constante des programmes successifs depuis la fin du XIXe siècle, qui pourrait se résumer par cette formule : « L’enseignement scientifique sera expérimental ou ne sera pas ! » Et pourtant, dès que l’on regarde d’un peu près les pratiques auxquelles donnent lieu ces vibrants appels, l’enthousiasme décroit rapidement.

Parce que d’abord, on note assez curieusement la permanence dans les manuels scolaires de certaines expériences types qui perdurent inchangées malgré les incroyables bouleversements scientifiques du XXe siècle, la plus prégnante restant celle du dégagement de bulles d’oxygène par des plantes aquatiques exposées à la lumière. Qui n’y a pas eu droit au lycée, sans pour autant avoir vraiment compris la photosynthèse ?

Parce qu’ensuite, les pratiques scolaires (et universitaires) du compte rendu scientifique obligent les élèves à pratiquer une sorte de double bind, qui répond à une forme de rhétorique assez artificielle et opaque à leurs yeux. Il leur faut rendre compte des étapes d’une démarche heuristique, telle qu’a pu la conduire l’élève (réalité des hypothèses testées, des essais effectués et des résultats partiels obtenus), et dans le même temps, se caler sur la présentation d’un savoir socialisé déjà disponible, que l’expérimentation scolaire n’est qu’une occasion de faire redécouvrir.

Parce que surtout, les professeurs de sciences, intarissables sur les vertus de l’esprit scientifique, craignent plus que tout de laisser les élèves s’engager dans des voies qu’ils n’ont pas prévues, et face auxquelles ils redoutent de vite se trouver en situation d’insécurité professionnelle.

La contradiction n’est pourtant pas si étonn…

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