Les acteurs de l’Éducation nouvelle au XX<sup>e</sup> siècle, itinéraires et connexions

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L’Éducation nouvelle semble par son singulier désigner un mouvement uniforme et doté d’un corps de doctrine pédagogique. Il n’en est rien et le principal mérite de cet ouvrage est de montrer comment quelques-uns de ses acteurs ont su créer des réseaux avec des cercles plus ou moins proches et inscrire leur cheminement dans des temporalités longues, toujours contraintes par les contextes d’un XXe siècle chaotique.

L’Éducation nouvelle se résume trop souvent à une hagiographie dont les héroïnes et les héros terrasseraient les moulins à vent d’une instruction caporalisée et belliciste. Que l’on se rapporte au succès de tous les produits qui se réclament de Montessori ! Choisissant le contre-pied scientifique de ce stéréotype, cet ouvrage résulte d’un symposium organisé à l’occasion des Rencontres internationales du réseau Éducation et Formation (REF) en 2017 à Paris selon une autre logique : quels sont les itinéraires (pour ma part, je parlerais plutôt de cheminements tant ils comptent d’imprévus et d’imprévisible) et les connexions (ou réseaux, voire le « réseautage », comme disent nos amis québécois) entre ces acteurs ?

L’introduction rédigée par les trois responsables de l’ouvrage explicite les choix faits en fonction des objectifs choisis qui visent, si je puis m’exprimer ainsi, une abolition du culte de la personnalité de « grands pédagogues ». Il ne s’agit certes pas d’aboutir à une dilution de leur œuvre mais plutôt de comprendre comment se sont faits et parfois défaits puis refaits des mouvements qu’une commodité linguistique réduit souvent à un seul nom de famille comme celui de Freinet en oubliant le rôle majeur d’Élise Lagier-Bruno dont « l’itinéraire intellectuel » (p. 63) est établi par Xavier Riondet dans un chapitre passionnant. Ses rencontres hebdomadaires avec Carmen Montès recrutée à Vence en 1975 ont permis le maintien d’une certaine orthodoxie dont on sait combien les différentes branches du « mouvement Freinet » se réclament. C’est ainsi que se construit une « évolution épistémologique en histoire de la pédagogie » (p. 15) en relation avec une association « Héloïse, itinéraire des pédagogues européens » (ibid.) et un site (http://pedagogues-heloise.eu/).

Composé de dix chapitres, dont trois consacrés à la saga Freinet, l’ouvrage est bien sûr inégal et la présence du dernier texte consacré à un inspecteur général québécois et à sa mission en Europe semble d’autant plus déplacée de l’aveu même de son auteur (« la thématique de l’Éducation nouvelle [n’est] pas évoquée dans son rapport », p. 242) qu’il existe au Québec des écoles alternatives depuis le XXe siècle. Il eût été plus pertinent d’étudier leurs liens, leurs connexions, même tardives, avec le mouvement de l’Éducation nouvelle. Mais, fort heureusement, tous les autres chapitres se penchent sur l’objet posé dans le titre. Il est d’ailleurs intéressant de noter que chaque itinéraire se détermine selon des caractéristiques contextuelles : la famille pour les Freinet, les Geheeb, la construction de réseaux formels ou informels comme pour Madeleine Guéritte, Ovide Decroly et le Bureau international d’éducation avec des luttes intestines entre Jean Piaget et Adolphe Ferrière ou encore une forme d’habileté contrainte pour Marakenko contraint, selon Jean Rakovitch, de s’aligner sur les positions du Comité central du parti communiste de l’URSS en dénonçant la « pédologie ». Plus complexe, l’itinéraire de Maria Montessori s’inscrit dans l’histoire de l’Italie, à un moment où il s’agit de « faire les Italiens » (p. 117) mais aussi dans les contraintes de son éducation où la médecine étant interdite aux femmes. Il lui a fallu contourner cet obstacle, d’où une double approche médicale et sociale et un engagement pour une « révolution de l’individu » (p.121). L’étude des bulletins de l’Association Montessori France permet de suivre le développement dans ce pays à partir des années 1950 d’un mouvement qui reste assez éloigné de l’Éducation nouvelle, à deux exceptions près qui sont présentées comme « notables » (p. 133) : liens avec l’Organisation mondiale pour l’éducation préscolaire à l’occasion d’un travail sur la paix et avec le psychanalyste André Berge, fondateur de l’École des parents et des éducateurs.

Finalement, que retenir de cet ouvrage ? En premier lieu, une tentative de refondation épistémologique de la recherche sur ce qui s’est appelé « Éducation nouvelle », et qui, parfois, continue de s’appeler ainsi un siècle plus tard. Quelques traits communs apparaissent dans les contenus, les objectifs et les pratiques mais il s’agit bien d’une nébuleuse où chaque groupe a pu se constituer mais aussi se démarquer des autres. Ainsi, les efforts du Bureau international de l’éducation pour instaurer la paix en s’appuyant sur la neutralité contrastent avec l’engagement de la « position philosophique et libertaire » (p. 61) de Célestin Freinet. Par ailleurs, il n’est que très peu question de pédagogie dans cet ouvrage. Est-ce un choix des auteurs et du symposium ? Il est vrai que le parti-pris de se fonder sur les itinéraires et les connexions ne peut que se traduire par une vision macroscopique couvrant plusieurs dizaines d’années, dépassant même le cadre de l’approche biographique. Enfin, l’occasion qui a réuni les historiens et spécialistes des mouvements pédagogiques se renouvellera sans doute et les lecteurs ainsi que les lectrices des Cahiers pédagogiques ne peuvent qu’espérer que cette approche des liens entre tenants de l’Éducation nouvelle soit, à l’occasion d’un prochain symposium, consacrée à l’analyse comparée des traces de l’activité dans les classe des écoles ou dans les lieux d’éducation mis en place puis maintenus par les continuateurs de ces mouvements. Le travail des spécialistes ne se contenterait plus alors d’indiquer des cheminements ou d’explorer des réseaux enchevêtrés et porterait sur des pratiques réelles illustrant, par exemple, le passage d’une référence naturiste qui peut intriguer (« la culture du corps nu », p. 150) à une éducation à l’environnement ou encore la promotion de la paix omniprésente entre les deux guerres mondiales qui serait remplacée par des exigences d’éducation à la citoyenneté plus complexe et plus complète.

Richard Etienne

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