Le mythe du prof héros

Publié le Lecture : 5 min
Jérémie Fontanieu, Les liens qui libèrent, 2025

« Malheur au pays qui a besoin de héros », fait dire Bertold Brecht à Galilée. L’ouvrage de Jérémie Fontanieu, finalement, ne souscrit-ils pas à cette affirmation en remplaçant le pays par l’école ? Agacé par le culte du « professeur qui a changé ma vie », par les images convenues des « hussards de la République » de Péguy ou les références incessantes au M. Germain de Camus, amusé par les idéalisations des enseignants selon Fernand Buisson et les pères de l’école républicaine, l’auteur, enseignant de sciences économiques et sociales et connu pour son travail original en direction des familles de ses lycéens de Drancy, nous propose ici un ouvrage quelque peu iconoclaste, surtout dans sa première partie.

Il passe d’abord en revue l’historique de la mythologie du « prof héros ». Il part des ambitions sans doute démesurées des fondateurs de l’école républicaine, en notant d’ailleurs leurs accents progressistes souvent méconnus. Mais ce qui ressort aussi, c’est que l’une des qualités majeures de l’enseignant doit être son « dévouement » à une noble cause, animé par l’esprit des Lumières. Citons par exemple cet extrait du Dictionnaire de pédagogie : « Il faut que le maitre soit pour l’élève la personnification même de l’honneur ; qu’il lui inspire un respect profond, une estime absolue, une inébranlable confiance. »

Puis, l’auteur examine les « incarnations littéraires du mythe », chez Pagnol, mais aussi « l’institutrice de province » de Léon Frapié (on aurait pu ajouter le maitre de vérité de Zola). Il examine également de près les conceptions de Péguy et affirme qu’il y a contresens à « faire de son hommage aux anciens instituteurs une apologie des maitres républicains ».

En fait, bien souvent, derrière la toute-puissance du maitre, c’est un peu l’enfant qu’on oublie. Est rapportée une savoureuse comparaison de Tristan Bernard : « J’appartenais à une époque où l’on mettait un enfant au lycée comme on met au pain au four ; au bout de sept ans, on le retirait en jugeant que normalement, il devait être cuit… » On n’oubliera pas non plus qu’à côté de sa bienveillance, le maitre d’Albert Camus n’hésitait pas à « corriger » avec une certaine violence.

Or, les élèves ont changé. Et à vouloir se raccrocher au mythe du prof « héros », on risque fort de décourager les enseignants, de les renforcer dans une certaine impuissance. Et Jérémie Fontanieu note que la vague de films récents sur l’école peint souvent des enseignants et enseignantes au bout de l’épuisement.

Dans la seconde partie du livre, l’auteur s’efforce de démonter quatre « commandements » ou injonctions faites aux enseignants qui doivent « aimer leurs élèves », être dévoués, moralement exemplaires et avoir une personnalité extraordinaire.

J’ai été moins convaincu par cette partie qui mérite pour le moins débat. J’ai cependant bien aimé le petit tour d’horizon cinématographique où, au passage, est épinglé l’enseignant que j’ai tendance à trouver « toxique » du Cercle des poètes disparus. Mais dans cette partie – où je regrette aussi une certaine vision caricaturale de l’institution à certains endroits –, je me demande si la tentation n’existe pas de « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Si on enlève les excès justement signalés par l’auteur par rapport à ces injonctions, il reste malgré tout la nécessité sinon d’aimer, du moins d’avoir de l’empathie pour ses élèves, de s’efforcer de les faire réussir tous, de garder une attitude éthique et, quand même, de « montrer l’exemple ».

Et, finalement, l’enseignant qui a fondé le collectif « Réconciliations » et qui passe beaucoup de temps et dépense de l’énergie pour contacter les familles et pousser ses lycéens à fournir plus d’efforts, n’est-il pas à sa manière un enseignant « exemplaire » ?

Mais on peut apprécier l’insistance finale sur la nécessaire dimension collective (ce qu’on retrouve dans la sympathique allusion à nos rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques).

Un livre d’une grande honnêteté intellectuelle, de conviction, qui peut toucher un large public et incite au débat.

Jean-Michel Zakhartchouk

    À lire sur "Nous avons lu"

    L’École face à l’IA. Faire le choix de l’intelligence pédagogique

    Jean-Michel Le Baut, ESF Sciences humaines, 2026 Avec L’École face à l’IA, Jean-Michel Le Baut signe un ouvrage précieux, à la fois clair, engagé et pédagogique avant tout. À rebours des discours catastrophistes comme des enthousiasmes naïfs, il propose une voie exigeante : en faire un objet de formation, de réflexion et de transformation de l’école. […]

    Publié le 18 septembre 2026 Par Julie Higounet 11 min
    Éloge de la Bartasse. Le hors sentier comme pratique pédagogique

    Ce livre très accessible nous invite à porter le regard sur la bartasse, « broussaille » en occitan, terme de la même famille qu’école buissonnière (p. 13). Bartasser, c’est-à-dire sortir du chemin sans crainte de traverser buissons et broussailles, a longtemps été nécessaire pour guider un troupeau, ramasser des champignons, etc.

    Publié le 9 septembre 2026 6 min
    Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture

    Lorsqu’on est las des diatribes contre les soi-disant « pédagogistes », responsables de tout ce qui va mal à l’école et qualifiés d’assassins de la Culture, et ceci à coup d’insultes et parfois de menaces, cela fait plutôt du bien de lire les propos de Denis Kambouchner, avec qui nous avons dialogué dans le passé.

    Publié le 9 septembre 2026 8 min