Le livre du mois du n°586 : L’Attention aux vulnérabilités des élèves

Publié le Lecture : 10 min
Christophe Marsollier, éditions Berger-Levrault, 2023

Voici un livre fort, ancré dans la réalité et solidement argumenté de données et de propos scientifiques, porté par la vision et les principes de son auteur. Celui-ci dresse un état des lieux effrayant de l’école et des violences qui s’y déroulent, mais propose des axes de réflexion, des leviers de transformation, des possibilités pour changer cette école-là, de façon constructive et toujours réaliste. La question centrale est : « Comment rendre l’école moins vulnérabilisante ? » Dans l’actualité qui est la nôtre en ce moment, cette lecture me parait incontournable.

Nos élèves sont des « personnes à risques », au sens où ils sont vulnérables car en transformation. Justement parce qu’ils sont en pleine construction, ils ne peuvent pas être tenus pour responsables de leur vulnérabilité. C’est aux adultes qui les accompagnent à l’école de réguler leur propre comportement : chaque expérience d’adversité implique des conséquences physiologiques sur le cerveau, et donc sur les comportements. La vulnérabilité ne concerne d’ailleurs pas seulement les enfants identifiés en situation de handicap, à besoins particuliers ou maltraités. Environ la moitié de nos élèves se trouvent dans une situation de vulnérabilité temporaire ou durable : un élève sur deux, bruyant ou silencieux, éteint ou perturbateur, mais toujours en souffrance.

Dans un monde qui s’est complexifié, l’anxiété s’est considérablement développée : les risques climatiques, économiques et sanitaires, le contexte #MeToo et les confinements, l’exposition aux réseaux sociaux, tout cela concourt à exercer une pression sur les jeunes, qui en ont une conscience aigüe. Les troubles psychiques sont souvent négligés, voire tabous. Les jeunes qui en sont victimes taisent eux-mêmes majoritairement leur souffrance, par honte ou par méconnaissance de sa nature et de son importance.

Comment s’ouvrir, se motiver quand on va mal, quand on ressent de la honte, de la peur, de l’injustice dans les classes ? Comment grandir au sein d’une institution dans laquelle certains perçoivent du rejet, voire de l’abandon ? Même si nos métiers sont de plus en plus difficiles, les adultes de l’école doivent développer une éthique relationnelle, comme un devoir moral et non comme un élan spontané ponctuel. C’est pourtant un thème peu présent, voire absent des formations initiale et continue. Or, développer cette éthique demande des connaissances, du temps pour réfléchir, et une posture équilibrée. Les conditions de travail sont donc aussi engagées, en même temps que la rigueur des professionnels : ne pas « passer à côté », éviter les dérapages « ordinaires » qui humilient et blessent ; un soupir, une parole agacée, un trait d’« humour », tout compte, tout s’accumule dans l’histoire de l’élève, et construit la rupture.

Une des clés pour l’enseignant réside dans la réflexion sur son style pédagogique : réfléchir sur l’autorité, sur l’évaluation, rendre les élèves véritablement actifs, permettre l’expression des émotions, placer la bienveillance au cœur de son action éducative, se construire une exigence éthique et pédagogique constituent des leviers. Christophe Marsollier redonne toute sa valeur au mot « bienveillance », souvent raillé et déprécié.

Claire Lommé

Questions à Christophe Marsollier

Vous décrivez une école qui abrite beaucoup de violence, et des adultes en partie dans l’incapacité de contribuer à y répondre. Pensez-vous que la société va être impactée par ce phénomène ?

Si l’école a longtemps joué le rôle d’ascenseur social et a permis à des nombreuses jeunes de se réaliser, combien ne se sont jamais remis des violences vécues entre pairs ou des violences symboliques ou pédagogiques subies en classe ?

Comme le montrent les enquêtes nationales menées depuis douze ans par la DEPP (direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance du ministère de l’Éducation nationale) auprès des écoliers, collégiens et lycéens, les insultes, les vols, les moqueries, les discriminations subsistent encore très significativement aujourd’hui à l’école. Le cyberharcèlement se développe sous de nouvelles formes émergentes. Beaucoup d’équipes pédagogiques rencontrent des difficultés pour apaiser le climat scolaire, faute de formation à la conduite d’espaces de parole pour les élèves et à l’éducation au comportement positif, qui sont des outils majeurs permettant de développer ces compétences psychosociales devenues si importantes aujourd’hui pour le bienêtre, la prévention de la violence et la réussite des élèves.
Mais il y a aussi la violence de l’école, qui se manifeste par les contraintes inhérentes aux méthodes pédagogiques, en termes de normalisation des comportements, de conduite de groupe, d’atteinte d’objectifs en temps limité, d’évaluation, d’orientation. Cette violence se traduit fréquemment dans la communication avec les élèves, à travers les injonctions, les questions, les attentes et les feedbacks des enseignants, parfois même leurs comparaisons, leurs stigmatisations ou discriminations. Les élèves traversant des situations de vulnérabilité temporaire ou durable vivent beaucoup plus mal cette violence pédagogique ordinaire qui fragilise leurs motivations et peut significativement affecter leur résilience et leurs chances de réussite.

Que proposeriez-vous en matière de formation des personnels de l’Éducation nationale, pour amener chacune et chacun à être capable de repérer la vulnérabilité et d’y répondre de façon adaptée ?

La vulnérabilité est une notion du temps présent, comme l’a bien montré le sociologue Marc-Henry Soulet. Elle doit faire l’objet d’une attention particulière de la part de tous les agents du service public, comme l’explicite très clairement le rapport de l’OCDE, publié en 2019, sur l’efficacité des politiques publiques, y compris celles relatives à l’Éducation nationale.

La formation doit porter sur les enjeux du développement de l’attention aux vulnérabilités passagères ou durables, sur la connaissance des différents types de vulnérabilités, leurs facteurs et leurs signes, afin de permettre aux personnels de mieux les repérer. Enfin, elle doit aussi comporter des éléments de stratégies de pilotage permettant d’organiser et d’optimiser le fonctionnement d’instances de veille collective au sein des établissements, ainsi que des éléments relatifs aux attitudes et gestes professionnels favorisant un accompagnement qualitatif des jeunes les plus fragiles.

Une enseignante a été tuée par un élève en février dernier. Suite à ce drame, les médias, réseaux sociaux en tête, ont été inondés de messages s’insurgeant contre le fait que des élèves vulnérables (avec des troubles psychologiques ou psychiatriques, sous l’emprise de stupéfiants, autistes, etc.) puissent être scolarisés en milieu ordinaire. Que répondriez-vous ?

Un tel drame suscite beaucoup d’émotion et de réactions, qu’il convient d’entendre. Il est important que l’école conserve et développe ses capacités d’inclusion. Mais la mise en œuvre de cette ambition engage de la part des personnels de fortes exigences quant aux conditions de scolarisation et d’accompagnement des élèves les plus vulnérables. Elle doit aussi permettre d’adapter les modalités de scolarisation des élèves en situation de handicap en prenant en considération les besoins et l’intérêt de tous les élèves.

Dans votre ouvrage, vous notez des évolutions favorables à l’inclusion en général, au repérage des vulnérabilités en particulier. Comment voyez-vous l’avenir à l’école ?

L’école a considérablement progressé ces dernières années sur le plan de l’inclusion. Mais ce processus fondamental ne doit pas se centrer que sur les élèves en situation de handicap. Car un nombre beaucoup plus important d’élèves présentent des besoins éducatifs particuliers passagers, en raison des situations difficiles, économiques, professionnelles, affectives et sociales, que traversent les familles. Au regard du phénomène de malêtre grandissant que connaissent les jeunes, les équipes académiques et de très nombreuses équipes pédagogiques se mobilisent pour mieux repérer les élèves concernés et les accompagner. Si nous continuons à développer cette sensibilisation aux enjeux des situations de grande vulnérabilité, l’Éducation nationale progressera, comme elle l’a fait de manière significative concernant la lutte contre les addictions.

Propos recueillis par Claire Lommé

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