Grande pauvreté, inégalités sociales et école

Publié le Lecture : 4 min
Choukri Ben Ayed (dir.), Éditions Berger-Levraut, 2021.

Il faut six générations pour qu’un petit français né d’une famille aux revenus faibles atteigne le revenu moyen. Avec trois millions d’élèves dont les parents sont en situation de pauvreté, soit un jeune sur cinq, notre belle école de la République se situe comme la championne du monde de l’inégalité des systèmes scolaires.

Comment sortir de cette fatalité ? questionne le sous-titre du livre. Choukri Ben Ayed, professeur de sociologie, spécialiste de la mixité sociale à l’école, met à contribution un ensemble d’auteurs (enseignant, recteur, sociologue, inspecteur, chercheur et historien) dans cet ouvrage.

La première partie  contextualise l’étude sur le plan historique, sociologique, institutionnel et international. Les deuxième et troisième parties, nous amènent à voir le champ des possibles autour d’expériences de terrain puis nous proposent une approche plus globale avec notamment l’expérience de la ville de Toulouse. En impliquant les associations de quartier et de parents d’élèves, mais aussi les écoles privées dans les prises de décision, la ville a réussi à construire de la mixité sociale par le redéploiement de la carte scolaire, la fermeture de certains collèges, la réaffectation des élèves dans des collèges de centre-ville tout en finançant et proposant la gratuité des transports scolaires.

Il est difficile pour un ouvrage sur les inégalités scolaires d’être innovant. Le lecteur éclairé n’apprendra rien de nouveau sur ce point précis. Études après études, enquêtes après enquêtes, rapports après rapports, le dernier en date publié en 2015, Grande pauvreté et réussite scolaire, de Jean Paul Delahaye cité dès l’ouverture du livre, est des plus éclairants. Tous convergent vers un même constat : la France est la mauvaise élève des pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en matière de reproduction sociale. Les changements de politiques éducatives en fonction du calendrier électoral, le manque de stabilité des équipes et de formation des personnels éducatifs constituent parmi tant d’autres un ensemble de freins bien connus à des progrès dans le sens de plus d’égalité. Et pourtant, de nombreux acteurs de terrain à tous les niveaux ne perdent pas espoir en initiant à leur échelle des projets plus ou moins collectifs grâce auxquels ils peuvent constater de réels succès. Le lecteur des Cahiers sera, sur ce point, très intéressé par des expériences comme « le journal des apprentissages » initié dans une école élémentaire à Villeneuve Saint Georges, « le passeport citoyen » à Mont de Marsan ou le partenariat « dedans/dehors » à Nantes.

Pour autant, on ne peut faire reproche à cet ouvrage de rappeler, une nouvelle fois, qu’il existe bel et bien une corrélation entre inégalités scolaires, pauvreté et ségrégation scolaire. Choukri Ben Ayed  déplore le manque d’ambition des pouvoirs publics à inscrire une politique éducative en la matière sur le long terme. Il regrette aussi que ces dernières années, certains gouvernements ignorent même cette corrélation. En effet, seul dans sa classe, quel que soit sa motivation, l’enseignant peut beaucoup mais cela ne suffit pas. Par une approche systémique et stratégique, nous pourrions sortir de cette fatalité. L’expérience de Toulouse pourrait être en ce sens une solution à la française, même s’il est encore trop tôt pour crier victoire, à la condition qu’elle dépasse le niveau local.

Véronique Manenti

    À lire sur "Nous avons lu"

    L’École face à l’IA. Faire le choix de l’intelligence pédagogique

    Jean-Michel Le Baut, ESF Sciences humaines, 2026 Avec L’École face à l’IA, Jean-Michel Le Baut signe un ouvrage précieux, à la fois clair, engagé et pédagogique avant tout. À rebours des discours catastrophistes comme des enthousiasmes naïfs, il propose une voie exigeante : en faire un objet de formation, de réflexion et de transformation de l’école. […]

    Publié le 18 septembre 2026 Par Julie Higounet 11 min
    Éloge de la Bartasse. Le hors sentier comme pratique pédagogique

    Ce livre très accessible nous invite à porter le regard sur la bartasse, « broussaille » en occitan, terme de la même famille qu’école buissonnière (p. 13). Bartasser, c’est-à-dire sortir du chemin sans crainte de traverser buissons et broussailles, a longtemps été nécessaire pour guider un troupeau, ramasser des champignons, etc.

    Publié le 9 septembre 2026 6 min
    Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture

    Lorsqu’on est las des diatribes contre les soi-disant « pédagogistes », responsables de tout ce qui va mal à l’école et qualifiés d’assassins de la Culture, et ceci à coup d’insultes et parfois de menaces, cela fait plutôt du bien de lire les propos de Denis Kambouchner, avec qui nous avons dialogué dans le passé.

    Publié le 9 septembre 2026 8 min