Un principe de réalité

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Sollicité en 1997 pour faire le point sur la notion de pédagogie différenciée, un des auteurs incontournables sur la question en rappelait le fondement, tout en formulant des pistes de réflexion sur sa mise en œuvre toujours d’actualité.

Que reste-t-il des pédagogies différenciées au-delà des slogans, dérives et déformations ? La question révèlerait, si on se la posait autrement qu’à titre rhétorique, l’archaïsme de la pensée pédagogique ou la confusion dans laquelle elle est plongée. Comme si on avait le choix ! Ou bien la pédagogie sera différenciée, ou bien l’école continuera à transformer les différences en inégalités qui poursuivront les individus toute leur vie et priveront une partie de ceux qui l’ont fréquentée des moyens de faire face à la complexité du monde de manière responsable et autonome, solidaire et active.

Un principe fondateur

Différencier la pédagogie, c’est organiser les activités et les interactions didactiques de sorte que chaque apprenant soit constamment ou du moins très souvent confronté aux situations les plus fécondes pour lui du point de vue des apprentissages visés. Si l’on s’en tient à cette conception, comment pourrait-on renoncer à différencier, sans renoncer du même coup à instruire tous ceux qui n’apprennent pas spontanément hors de l’école ?

Aussi longtemps que le « meilleur des mondes » n’est pas advenu et que les gens sont différents, tous les métiers de l’humain devront faire avec les différences sans les transformer irrésistiblement en hiérarchies, en avantages ou en handicaps irréversibles. Si la médecine ne soignait que les bien portants, elle ne profiterait qu’aux médecins. Si l’école n’instruisait que ceux qui doivent tout à leur héritage culturel, à quoi servirait-elle ?

Imagine-t-on la médecine se demandant « la différenciation des actions thérapeutiques est-elle encore d’actualité ? ». En tant que mode de pensée, en tant que réponse aux différences, la différenciation est au principe de toute action pédagogique. On ne peut l’ignorer sous peine d’abandonner les plus démunis. Le reste est affaire de stratégies et de moyens.

Instruire ceux qui ne demandent qu’à s’instruire et ont tous les atouts est à la portée de tout adulte un peu cultivé et doué de bon sens. Si nous avons besoin de professionnels et d’écoles efficaces, c’est surtout pour les autres. C’est donc que la réalité résiste à l’intention d’instruire. L’idée de pédagogie différenciée a près d’un siècle. En défendant une « éducation sur mesure », Édouard Claparède, au début du siècle, reconnaissait déjà que si l’école reste « indifférente aux différences », selon l’expression de Bourdieu (ou plus exactement ne les prend en compte qu’au moment d’évaluer), elle transformera la diversité des élèves en hiérarchies.

Alors…comment tenir compte de cette nécessité de différencier ?

Il convient d’accepter la complexité et de s’attaquer aux vrais problèmes. Voici quelques pistes.

  • La conception de l’apprentissage et de l’enseignement approprié à une pédagogie différenciée, qui s’appuie sur les didactiques des disciplines plutôt que de construire à côté. Cette jonction des forces est à peine amorcée, mais se révèle prometteuse. Elle permettra de construire des stratégies de différenciation qui tiennent mieux compte du contenu spécifique des disciplines, plutôt que de plaquer un modèle de régulation universel sur n’importe quel contenu.
  • Le développement de démarches et d’outils d’évaluation, d’observation formative et de régulation des apprentissages comme composantes de toute pédagogie différenciée. L’évaluation critériée, par objectifs, reste un outil indispensable, mais ne suffit pas. Elle doit être accompagnée par des formes plus interactives de régulation, centrée sur l’observation des conditions et des processus d’apprentissage plutôt que sur les seuls acquis et faisant une place croissante aux échanges métacognitifs et à l’évaluation formatrice.
  • La création de cursus, de cycles d’apprentissage, de modules et de dispositifs permettant une réelle individualisation des parcours de formation sans creuser les écarts. La différenciation exigera une refonte radicale de l’organisation pédagogique héritée du XIXe siècle, avec un cursus structuré en années de programme et constituant autant de paliers de la carrière scolaire idéale.
  • La pratique de la différenciation elle-même à l’intérieur des situations et des dispositifs d’enseignement-apprentissage, par un travail sur les erreurs, les objectifs obstacles, le transfert de connaissances et la formation de compétences. On abandonne l’idée d’une adéquation des tâches aux capacités des élèves, sur le modèle d’une microorientation, pour faire porter l’effort de différenciation sur la gestion des situations didactiques. Par ailleurs, l’échec est progressivement redéfini en termes de capacités de transfert et de compétences de haut niveau.
  • La connexion étroite entre les aspects pédagogiques et didactiques de la différenciation et la réflexion sur les relations intersubjectives dans la classe, la distance culturelle, le rapport au savoir, le sens du travail scolaire. Conquis par les pédagogies différenciées, Frankenstein (évoqué par Philippe Meirieu) n’en est que plus dangereux. En dépit de leurs bonnes intentions, elles peuvent renforcer la violence symbolique et la Glasnost pédagogique.

Bref, il y a du pain sur la planche, à l’écart des effets de mode. La pédagogie différenciée n’est pas une pédagogie de plus à ajouter au catalogue des approches didactiques disponibles. C’est une dimension de toute pédagogie, une alternative à l’indifférence aux différences, l’expression d’une volonté de maitriser la diversité des expériences éducatives pour fabriquer moins d’inégalités.

Philippe Perrenoud
Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, université de Genève
Texte paru dans le supplément n° 3, Retour sur… la pédagogie différenciée, octobre 1997

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