Une invitation au pluralisme
Il en est qui voudraient laisser les différences au vestiaire en arrivant à l’école… Mais nous savons bien que c’est impossible. S’intéresser aux différences, s’interroger sur les façons de les traiter est indispensable si l’on veut que la pédagogie ne soit pas « différenciatrice », au mieux reproductrice des inégalités sociales et culturelles, ou pire, les renforçant.
Alors comment faire ?
Nous avons, dans une première partie, sélectionné des textes d’auteurs connus pour leur engagement dans cette pédagogie qui cherche à prendre en compte les différences, sans oublier de les « prendre en contre » pour éviter de creuser les écarts, dans un cruel jeu de dupes. Comment conjuguer la reconnaissance des élèves- sujets dans leur singularité (y compris sur le plan cognitif, avec tous les débats récurrents sur ce que signifient « les styles d’apprentissage » voire les « intelligences multiples »), et la nécessité d’une « culture commune », d’un socle commun, ensemble de savoirs et de compétences indispensables qui donne une direction à notre école ? À cet égard, l’important texte inédit de Philippe Meirieu nous offre une synthèse éclairante de trente années de réflexion et de pratiques.
Finalement, la question est bien de savoir pourquoi on différencie, dans quel but, l’objectif étant de contribuer à une école à la fois plus juste et plus efficace. Plus juste car, prenant en compte le réel, elle permet de le dépasser, de ne pas se résigner aux inégalités de destin. Plus efficace, car il ne sert à rien de mettre certains élèves face à des tâches impossibles, sinon pour se conforter dans l’idée qu’après tout, ce qui compte c’est qu’on ait bien « enseigné », alors que seul importe de savoir si les élèves « ont appris ».
Dans la seconde partie, il s’agit de « payer le prix du détail » et d’aller voir dans le concret les pratiques de classe. Les questions soulevées auparavant s’y retrouvent, mettant au jour des controverses toujours d’actualité, d’une contribution à l’autre. Pour que les élèves en difficulté mettent le pied à l’étrier, faut-il parfois simplifier la consigne ou le support ? Ou mieux analyser la source des échecs, qui n’est pas toujours un manque, mais peut se trouver dans les malentendus à l’égard des attendus scolaires ? Plusieurs contributions signalent ainsi des risques de dérive dans les efforts d’« adaptation » aux élèves. Mais nous nous tiendrons éloignés de la rhétorique conservatrice qui, comme l’a bien montré Albert Hirschman1, aime tant pointer les effets pervers pour s’éviter tout effort d’innovation.
Ainsi, entre démarches engagées et nécessaire recul critique, entre « différenciation successive » (des manières de faire variées d’un cours à l’autre, ou à l’intérieur d’un cours) et « différenciation simultanée » (tout le monde ne fait pas la même chose en même temps), tous les niveaux et toutes les disciplines sont concernés. On peut s’inspirer par exemple de l’EPS qui, contrainte de tenir compte des différences physiques entre élèves, a du coup une réflexion riche à mettre au pot commun, en particulier sur le terrain toujours complexe de l’évaluation.
Une troisième partie s’efforce de répondre autrement que de façon binaire à la question « la différenciation doit-elle se faire exclusivement dans la classe ? ». Ce qu’on appelle parfois l’« externalisation », est-ce un mal à dénoncer, comme certains l’affirment, ou un ensemble d’autres façons de pratiquer la différenciation ? Tout dépend si on en fait un levier ou un alibi pour ne pas prendre en compte les différences dans la classe. Quand un petit groupe d’élèves anticipe sur les difficultés et prend en quelque sorte de l’avance pour mieux suivre et s’impliquer ensuite en classe, est-on dans le cadre d’un renforcement des inégalités ? De la même façon, créer des moments où les élèves sont regroupés par niveaux de compétences, est-ce une pratique condamnable lorsqu’on sait que les pionniers de la différenciation autour de Louis Legrand avaient bien prôné les « groupes de niveau », à condition qu’ils soient ponctuels, non figés, et qu’un réel travail d’équipe garantisse qu’on évite de creuser les écarts ? Sans doute faut-il introduire là l’idée de « niveau d’exigence » et encore une fois de socle commun comme garde-fou indispensable.
La différenciation pédagogique n’est pas une « méthode » pour les plus en difficulté, elle est une invitation au pluralisme, qui tente d’allier pragmatisme et prise en compte des recherches (en sociologie, en psychologie, en sciences cognitives), comme le rappelle ici un article issu de la conférence de consensus du Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire).
Nous avons ajouté à cet ensemble un texte d’actualité : comment différencier et ne pas trop accroitre les inégalités lorsqu’il n’y a plus d’école ? C’est bien sûr en relation avec l’exceptionnelle situation de confinement que nous continuons à vivre, et dont nous inventons les suites, à l’heure où sont écrites ces lignes.
La différenciation pédagogique bien comprise reste une idée neuve.