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Quand les élèves nous élèvent

Frédéric Miquel, L’Harmattan, 2020

19 février 2021

L’auteur est à la fois IPR, enseignant-chercheur et poète, une singulière combinaison qui nous donne un ouvrage très personnel, fondé sur le vécu de ces différentes facettes, et qui prend au pied de la lettre le mot « élève » mais dans un sens original, où il est peu question d’ « élevage », mais d’« élévation » . Et pour Frédéric Miquel, il faut considérer toutes ces situations où finalement, ce sont les élèves qui « élèvent », à contre-courant de ceux qui veulent les réduire à un rôle passif et à absolutiser les écarts entre celui censé savoir et ceux censés être « ignorants ».

Pour avoir eu la chance de travailler un temps avec l’auteur dans l’élaboration des programmes de Français du cycle 4, je sais combien il est attaché à la culture, à une pédagogie de projet permettant de développer la créativité mais aussi l’appropriation de toutes ces œuvres trop souvent enseignées de manière sèche et peu attractive, que ce soit au nom d’une tradition qui perdure ou d’une didactique ne tenant pas compte de la réalité vivante de la classe.

Le livre retrace un parcours entre séances de classe, témoignages d’élèves et échos d’inspections qui dans une première partie met en avant ce qui est appelé ici « effet-élève » ou comment « leurs avis changent la vie du professeur » et dans une seconde partie propose quelques pistes pour une « revivification de l’école », dans le cadre d’une « société fraternisée par sa jeunesse. »

Dans toute la première partie, sans véritable parcours structuré, ce qui peut dérouter, on voyage avec l’auteur et on partage ses rencontres. Ainsi, avec ces élèves dont le talent ne demande qu’à éclore et que l’invitation à l’écriture par exemple peut révéler dès lors qu’on sort du trop convenu. Mais aussi ceux qui ont mille compétences peu à l’œuvre dans le domaine scolaire et qui étonnent ou détonent avec l’image stéréotypée qu’on pourrait avoir d’eux. Ce qui montre la voie à « des pratiques qui méritent de quitter leur statut de cerise sur le gâteau ou d’évaluation de fin de séquence pour occuper la totalité des cours d’un chapitre, abordant toutes les compétences autour d’un projet original et engageant. » (Page 75) F. Miquel nous incite ainsi à ne pas dissocier activités dites créatives et d’autres plus « sérieuses », mais à intégrer dans un tout les différentes composantes de l’acte d’enseigner.

A aucun moment, l’apport du professeur-accompagnant, médiateur, n’est nié, mais il est enrichi par la diversité des réactions de ses élèves, le stimulant continuellement s’il accepte cette conception d’un métier jamais réglé une fois pour toutes. Savoir montrer qu’on ne sait pas tout et qu’on va chercher avec les élèves, accepter les suggestions, les critiques (il ne s’agit pas d’être « noté » par ses élèves, mais d’accepter leur regard, voir p.91)). On pourrait objecter que ce n’est pas toujours aussi fécond que les exemples qu’il donne, lesquels sont plutôt encourageants, quand par exemple les élèves réclament plus de cours traditionnels, plus de « leçons » ou de dictées…

Mais l’auteur n’hésite pas à évoquer ses propres échecs, l’impossible dialogue avec le déjà prédicateur islamique refusant de lire un roman comportant des scènes à caractère sexuel ou avec cette jeune fille qui ne s’intéressait qu’au « kite-surf » (p.110-111), mais ces échecs ramènent à la modestie et peuvent être des « tremplins » pour mieux prendre en compte les représentations des élèves (jusqu’à un certain point, sans doute !)

Il est important d’ailleurs de prendre en considération l’ensemble des propos de l’auteur. Car dans la seconde partie, il répond d’avance aux objections qu’on pourrait lui faire, au reproche d’angélisme. Dans un chapitre intitulé « Au-delà des idéologies », il montre bien comment le rôle du professeur est essentiel, notamment pour ce qui concerne le « nourrissage culturel » et exprime sa méfiance devant certaines dérives de la « centration sur l’élève ». « L’influence de l’adulte ne pervertit pas l’enfant, pas plus que l’initiative de l’élève ne dégrade l’enseignement » et il ne faut surtout pas priver l’élève de « l’apport pluriséculaire dont il a besoin pour se cultiver et croître ». (p.138). Par ailleurs, ne sont pas niées ou ignorées les difficultés d’enseigner avec des élèves ayant peu d’appétence et adoptant parfois la posture du persécuteur du professeur. Mais F. Miquel propose en fin d’ouvrage quelques pistes pour avancer, pour construire la confiance qui ne peut se réduire à cette notion dont nous abreuvent les discours officiels. Pourquoi dans la formation des enseignants n’insiste-t-on pas davantage sur ce que les élèves peuvent apporter au professeur, sur ce que l’on peut construire dans une relation « partenariale » (même s’il est en partie inégalitaire) au lieu d’insister sur le « rapport de forces » (« tenir une classe ») ?

On lira aussi avec beaucoup d’intérêt le dernier chapitre consacré à « élever et (se) libérer des adultes en temps de pandémie », moment de vérité pour beaucoup d’éducateurs, où « plus que la continuité pédagogique, [il était question] de reconsidérer de fond en comble les bases et les objectifs qui jusqu’alors soutenaient l’édifice éducatif et le système scolaire. »

On ne s’appesantira pas sur « l’envoi » final qui montre les limites de toute « conclusion » (ne faut-il pas se débarrasser de cette obligation de « conclure », sous la forme de souhaits et d’ouverture). Retenons plutôt le message central humaniste et engagé qui nous livre des aperçus d’une vie professionnelle intense et qui se prolonge dans l’action du responsable dans l’Académie de Montpellier d’un dispositif qui se nomme tout naturellement « Ces élèves (qui) nous élèvent. »

Jean-michel Zakhartchouk