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Remèdes aux mensonges et autres idées reçues

Ne pas opposer bienveillance et exigence

Antidote n°1

L’année électorale qui vient sera chargée en caricatures, fausses bonnes idées et poncifs rétrogrades sur l’école, son fonctionnement, les méthodes pédagogiques... Nous avons souhaité au CRAP-Cahiers pédagogiques nous essayer à déconstruire ces caricatures et ces promesses hasardeuses. Cette rubrique se veut un remède aux simplismes rances et aux mythes miteux. Nous n’y traiterons que des questions proprement pédagogiques, pas des menaces de suppressions de postes dans l’Éducation nationale ou des attaques éventuelles contre les différents métiers de l’éducation, quoi que nous en pensions par ailleurs... Et ça commence par la bienveillance, qui s’opposerait à l’exigence.

« La bienveillance c’est bien joli, mais il faut les habituer à la société qui n’est pas bienveillante. »

Crier « haro » sur la notion de bienveillance est devenu très à la mode chez certains. Un essayiste (Yves Michaud) en a même fait un livre [1]. Être bienveillant envers les élèves ferait partie d’une tendance de notre époque à nier les dures réalités pour en rester au monde enchanté des « bisounours », à l’angélisme et à l’infantilisme qui empêche les enfants de grandir. Être bienveillant, ce serait tolérer les caprices, excuser les incartades aux règles, être complaisant vis-à-vis des erreurs et des fautes, vouloir à tout prix éviter les frustrations, qui, pourtant, sont fondamentales dans toute éducation.

Selon les tenants de ce point de vue, on voudrait ainsi supprimer les notes pour éviter les « traumatismes », mais du coup, on masquerait les réalités, les échecs, et cela se paierait un jour. On bannirait les punitions au profit du « dialogue » et on éviterait ainsi les rapports d’autorité qui permettraient pourtant de construire le futur adulte. On faciliterait le travail des élèves : pas de travail à la maison, car il ne faut pas qu’ils se fatiguent à l’excès ! On proposerait des dictées allégées et des barèmes exagérément favorables au nom de la « pédagogie de la réussite ». Ce qui va à l’encontre de la stimulation nécessaire que représente le défi de se surpasser et de vaincre la difficulté. D’ailleurs, les élèves ne réclameraient pas la bienveillance, mais plutôt la sévérité. Il faudrait que le maître soit juste, certes, mais qu’il joue pleinement son rôle, qui implique sévérité, autorité et exigence !

« Avant de t’indigner, rappelle-toi de quoi tu étais capable lorsque tu avais leur âge. » Fernand Deligny (Graine de crapule - Conseils aux éducateurs qui voudraient la cultiver, 1945)
« Être bienveillant, c’est construire un climat inspirant la confiance dans la réussite. » Françoise Lorcerie (Conférence sur le décrochage, 2015)

Bienveillance et exigence

Tout cet argumentaire rate en fait sa cible. Être bienveillant, c’est en réalité « bien veiller sur »… C’est créer un climat de classe où l’on peut se tromper, prendre des initiatives, essayer, sans risques réels. C’est permettre l’exigence, en fait, car l’attention du professeur aux conditions de faisabilité d’un exercice, ou aux progrès parfois fragiles mais réels qu’un élève peut effectuer, tout cela va favoriser une motivation plus grande et justement cette envie de se surpasser qui, bien sûr, est un moteur de l’apprentissage. Le contraire de la bienveillance, n’est-ce pas plutôt la malveillance, qui consisterait en une humiliation de l’élève en difficulté, qui jamais ne va le mobiliser ou le « réveiller », mais peut être une mise en échec programmée, par un manque de confiance dans ses possibilités de réussite, toujours niées, et par un phénomène de « prophétie autoréalisatrice » où l’élève se conforme à ce qu’il croit être ce qu’on attend de lui : l’échec.

Les différents rapports de l’OCDE pointent les insuffisances du système scolaire français en termes de confiance des élèves dans les adultes. Trop peu d’élèves voient dans le professeur une personne « aidante ». Quand on demande aux élèves quels sont les moyens de réussir, ils citent bien plus le travail et l’effort que l’aide que peut apporter un professeur. Comment, dès lors, peuvent-ils comprendre que des élèves pourtant travailleurs ne réussissent pas mieux ?

Bien sûr, il peut aussi y avoir une conception « molle » de la bienveillance qui ne s’appuierait plus sur l’exigence, mais sur les nécessités de la paix sociale ou le manque d’ambition pour certains élèves. Mais on est très loin là de la pédagogie nouvelle, qui depuis Freinet est, au contraire, très exigeante et ne conçoit la bienveillance que comme un outil pédagogique dans le sens de la réussite de tous.

Contre les politiques ou certains psychologues qui dénoncent la tendance à prendre en compte les difficultés des élèves pour leur permettre de les dépasser, contre ceux qui veulent introduire l’esprit de compétition dès l’école maternelle et proclament le slogan dérisoire « Quand on veut, on peut ! », les partisans de la bienveillance bien comprise savent que celle-ci prépare en fait mieux aux épreuves de la vie, en donnant un sentiment de confiance et d’estime de soi qui rend plus fort et autorise à se dépasser.

A lire aussi :
Mes raisons de penser qu’il y a une crise ne sont pas du tout les vôtres
Par Françoise Colsaet
Sur le blog de Jean-Pierre Véran : Ce qui soutient les élèves : l’exigence, la bienveillance, ou la considération ?


[1Contre la bienveillance, Stock, 2016

Ce qu’en dit Ferdinand Buisson

En 1887, dans un discours de fin d’année à l’École alsacienne, Ferdinand Buisson, alors le directeur de l’enseignement primaire nommé par Jules Ferry, s’adressant au « dernier de la classe », lui dit :

« Oui, mon enfant, tu es le dernier en telle ou telle branche, et en toutes peut-être ; mais il dépend de toi d’avoir néanmoins, à ta manière et à ton rang, du mérite, autant de mérite que n’importe lequel de tes camarades. Tu peux même en avoir davantage ; si tu te donnes plus de peine qu’eux. Tout en restant, s’il le faut, le dernier par le succès, tu peux devenir le premier par l’effort, et nous allons t’aider ; tu es le dernier cette semaine avec une note très basse ; sois encore le dernier la semaine prochaine avec une note un peu plus élevée, et tu auras marché. […] Courage ! En apprenant petit à petit à te corriger, à travailler, à t’observer et à te faire violence, tu acquiers de jour en jour de la force et de la valeur ; tu as fait aujourd’hui un petit progrès, tu en feras demain un autre : continue ainsi, et, peut-être, dans la vie, arriveras-tu plus haut que ceux qui sont aujourd’hui les premiers. »
Ferdinand Buisson, Conférences et causeries pédagogiques, Delagrave, 1888.


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