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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La couleur de peau, l’ultime préjugé ?

Max Tchung-Ming

7 avril 2016

Principal-adjoint et photographe, Max Tchung-Ming conjugue les deux avec un regard singulier. «  C’est pas marqué sur mon front  » que je suis ainsi, semble-t-il nous écrire, sur un front noir pour souligner à l’encre blanche que les préjugés voilent encore nos idées. Rencontre avec un artiste pour qui la mixité dans l’éducation reste à construire.


La différence se vit, se voit à l’école, comme partout et peut-être plus qu’ailleurs. De ces différences, la couleur de peau est sans doute la plus voyante, et la discrimination se lit encore dans la composition des classes, dans les cours des écoles, des collèges, des lycées. Avant d’être principal-adjoint dans l’académie de Nantes, Max Tchung-Ming, a travaillé à Evry dans un établissement où, dans certaines classes, tous les visages étaient noirs hormis celui de l’enseignant. Il avait la sensation d’être dans un ghetto où les professeurs, souvent jeunes, souvent venus du Sud, d’académies où les postes vacants étaient rares, se retrouvaient munis de leur seule bonne volonté, sans les codes, en se heurtant à des problèmes sociaux, sociétaux.

«  Il n’y a pas d’effet Pygmalion pour les élèves si la société n’y croit pas.  » La question de l’identification peut être d’importance lorsque les adultes noirs croisés dans les couloirs sont essentiellement des personnels d’entretien. «  Les Noirs ne se voient représentés nulle part en dehors des sportifs et des artistes.  » Alors, il a saisi son appareil photo pour raconter la diversité des réussites, une diversité que l’on ne soupçonnerait pas sans marqueurs. «  C’est pas marqué sur mon front  » que je suis médecin, chercheur, proviseur, écrivain, étudiante à Sciences-po, architecte, ingénieur. Les visages noirs, affichés sans fard, interpellent les préjugés que l’on pensait enfouis.

Album de famille

L’idée lui est venue en feuilletant un album de famille avec son frère, son cousin et un ami. La séquence de souvenirs se transforme en séance photos dans un studio. En captant les regards, la gravité s’installe. Le torse nu, aucun signe distinctif ne vient montrer ce qu’ils sont socialement, ce qu’ils font. «  Ce n’est pas écrit sur mon front que je suis chercheur à l’Institut français du pétrole  » dit l’un. «  Vous me faites peur  », constate un second. Et devant la force des images, en ravivant d’autres, sépias, celles de l’esclavage, «  c’est pas marqué sur mon front  » s’impose et les mots s’incrustent sur les fronts. La série est un début, elle circule avec une démarche qui se construit. Des personnes se manifestent pour être photographiées à leur tour. Pour ne pas nourrir les préjugés, les «  Noirs sont des bons sportifs  » ou «  les noirs sont des bons musiciens et danseurs parce qu’ils ont le rythme  » ce sont essentiellement des intellectuels qui composent le casting. «  Je leur paye un café, on discute sur leur histoire, sur les préjugés, la discrimination. Ce sont des gens que je ne connais pas, qui viennent gratuitement livrer une partie de leur image, de leur histoire.  »

Un jour, il voit un conseiller de Christiane Taubira arriver avec un architecte pour eux aussi être pris en photo. De leurs échanges naît l’envie d’aller plus loin encore. «  C’est pas marqué sur mon front  » est déposé à l’INPI. Une autre fois, c’est Gaston Kelman, l’auteur de «  Je suis noir et je n’aime pas le manioc  » qui vient au studio. «  Chaque rencontre me fait évoluer dans mon propos, ma démarche  ». Cette fois, il laissera de côté l’idée d’être «  fier d’être noir  », lorsque l’écrivain lui expliquera que l’on ne peut être fier de ce qui est incompressible, qu’il faut l’être de ce que l’on fait.

Portraits exposés

La première exposition a lieu au ministère de la Justice à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Les photos sont également projetées sur les murs de la cité des Tarterêts à Corbeil-Essonnes. Elles sont affichées dans un centre social à Ris-Orangis. Chaque fois, c’est un prétexte à la rencontre, à l’étonnement. La même question se pose : «  pourquoi que des Noirs ?  » à laquelle répond une autre interrogation : «  qu’auriez-vous dit s’il n’y avait que des Blancs ?  ». «  Cela montre que le filtre coloriel est si puissant que l’on fait le lien soi-même  », explique Max Tchnug-Ming. Pour lui les premières victimes de discrimination sont les femmes. Il a placé un portrait de femme au milieu de la série sans que cette mise en avant soit remarquée. Parfois le soupçon du communautarisme s’exprime. «  Si l’on détaille les portraits, il y a des juifs, des chrétiens, des musulmans, des athées, des bouddhistes, des gays, des hétéros, des gens qui votent à droite, d’autres à gauche. Le seul lien est qu’ils sont noirs. Est ce communautariste ?  »

L’exposition invite à voir au-delà du filtre coloriel, au-delà de la couleur de peau. Elle se prolonge aujourd’hui au Centre interculturel de documentation de Nantes, le CID-Origi’Nantes. Cette fois, c’est dans un escalier que les portraits croisent les regards des visiteurs, au plus près, pour mieux interpeller, dialoguer. En voisin, il vient volontiers commenter, répondre aux questions. Il sait qu’il détonne lui-même dans l’Éducation nationale, où les personnels d’éducation et d’encadrement sont à forte majorité blancs. Lorsqu’il est passé d’enseignant d’EPS à chef d’établissement, il a conservé ses dreadlocks et a soigné ses choix vestimentaires, agrémentant d’une cravate ses costumes. Chaque matin, il accueille les collégiens, les salue avec le sourire sur le seuil. «  Au boulot, je cherche à être le plus exemplaire possible. Je veux que ma situation, mon statut social s’inscrivent dans la rétine comme une situation normale.  » Son père lui disait : «  Lorsque tu es noir, tu dois en faire deux fois plus pour réussir.  » Le message a laissé des traces. Issu d’une famille où les modèles étaient intellectuels, avec des parents et des frères ayant fait des études supérieures, Max Tchung-Ming constate pourtant que la mixité est denrée rare.

A Evry, elle était absente dans le lycée professionnel où il exerçait. C’était pour lui le signe «  d’un échec de la République  » avec une impression d’abandon. A Nantes, c’est «  une mixité juxtaposée  » où les visages de la classe de Segpa sont noirs ou basanés et les autres classes en forte majorité blanche. La mixité est une affaire de volonté politique, de gestion de l’habitat mais aussi d’éducation. «  L’école fonctionnera lorsqu’elle sera inclusive et mixte  ». Elle se vit dans les pratiques pédagogiques : «  À partir du moment où on favorise la mixité, on est dans les projets. Si on fait la classe de façon magistrale, à l’ancienne, avec des devoirs à la maison, on creuse les inégalités.  » Max Tchung-Ming parle avec autant de passion de l’éducation que de la photo. Et si, un temps, il a été tenté de délaisser la première pour se consacrer exclusivement à la seconde, il a finalement trouvé un équilibre en alliant les deux avec à l’évidence un sens qui les relie : celui de la connaissance comme remède aux préjugés.

Monique Royer

La page Facebook de «  C’est pas marqué sur mon front  » https://fr-fr. facebook. com/CestPasMarque
Le site avec les photos du projet http://cestpasmarque.fr/

« C’est (pas) marqué sur mon front  » chez Guillaume Durand à 17 minutes 50  http://www.tv5mondeplus.com/video/02-04-2016/300-millions-de-critiques-020416-1037688