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Colloque de l’Association des maires d’Ile de France

Les enjeux de la réforme de l’école selon les maires

Dominique Guy

9 septembre 2016

L’AMIF (Association des maires d’Ile de France) organisait ce 7 septembre un colloque mettant « La réforme de l’École en questions ». Devant une salle majoritairement composée de maires adjoint.e.s chargé.e.s de l’éducation, les intervenants ont fait un bilan de la réforme des rythmes scolaires et évoqué les enjeux qui se présentent : le numérique, l’inclusion du handicap et la lutte contre le décrochage.


Le colloque de l’AMIF sur la réforme de l’école a commencé par la diffusion d’un message introductif transmis par vidéo de la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Elle a rappelé que la refondation de l’École de la République avait pour objectif d’élever le niveau de connaissances, de compétences et de culture de tous les enfants, de réduire les inégalités sociales et territoriales pour la réussite éducative de tous et aussi le nombre de sorties du système scolaire sans qualification. Elle s’est dit consciente que la réforme des rythmes scolaires a suscité du côté des parents de l’angoisse mais aussi beaucoup d’espoirs, et du côté des municipalités un bouleversement du mode d’organisation des communes, notamment à travers les nouvelles activités périscolaires (NAP).

La ministre a enfin rappelé les promesses tenues par le gouvernement : plus d’enseignants et mieux formés, mise en place de nouveaux programmes dans le primaire, volonté de faire entrer l’école dans l’ère du numérique, lutter contre le décrochage scolaire et favoriser l’école inclusive, chantiers considérables qui nécessitent des moyens et qui ne peuvent se faire sans l’appui des élu.e.s locaux qu’elle a tenu à remercier pour leurs efforts.

Rythmes scolaires

La première table ronde portait sur l’organisation des rythmes scolaires dans les communes. Chantal Brault, première adjointe au maire de Sceaux et référente de la Commission éducation de l’AMIF, a insisté sur le fait que la réforme a été imposée aux maires qui, réticents au départ mais responsables, ont dû devant la demande très forte des parents s’adapter et chercher des solutions pour mettre en place des activités. En 2013, 13% des communes volontaires ont mis en place la réforme, 81% en 2014 lorsqu’elle est devenue obligatoire et les 6% restant s’y sont pliées en 2015. Elle fait part de l’enquête menée par l’AMIF entre le 1er juillet et le 31 août 2016 sur la réforme : 90% des maires sondés ont estimé avoir rencontré des difficultés dans la mise en place de la réforme et 90% des communes d’Ile-de-France ont établi un Plan éducatif de territoire (PEDT).

Les difficultés les plus importantes ont été : la fatigue des élèves (76%), le recrutement et la formation des personnels (64%), la gestion des horaires notamment en zone rurale (34%) et le financement (22%). Les dépenses risquent de croître en 2016-17 concernant : les personnels (75%), le matériel (43%), la restauration (26%), les transports (10%). Les NAP sont fréquentées par 62% des élèves en élémentaire et 57% des élèves en maternelle. Elles sont encadrées par des animateurs (75%), des ATSEM (63%), des enseignants (41%), des entraîneurs sportifs (41%), des animateurs d’associations d’éducation populaires (37%) et des bénévoles retraités ou des étudiants (22%).

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Chantal Brault et Serge Fraysse

Certain.e.s élu.e.s dans la salle voudraient de l’aide aux devoirs, ce à quoi il a été fort justement rappelé que les devoirs écrits sont interdits…

Antoine Destrés, DASEN (directeur académique des services de Éducation nationale) en charge des écoles et collèges au rectorat de Paris, dresse un état des lieux. En positif, la réforme a été faite pour améliorer les résultats des élèves, notamment en référence aux enquêtes PISA. Avant les élèves français travaillaient 140 jours par an contre 186 en moyenne dans les autres pays, aujourd’hui ils travaillent 180 jours. Il souligne que « pour la première fois, il y a eu liaison et complémentarité entre le scolaire et le périscolaire, un rapprochement des générations et un avancement dans l’intercommunalité ». Il note cependant des points de vigilance qui relève de l’Éducation nationale : en maternelle, les enfants sont plutôt perdus dans les différents temps, les emplois du temps doivent évoluer pour mieux étaler les apprentissages fondamentaux dans les quatre jours et demi et il y a une évaluation à faire sur les performances des élèves.

Il rappelle que c’est Luc Chatel, alors ministre de l’Éducation nationale, qui avait lancé l’idée de réforme des rythmes scolaires, sans qu’elle soit reprise avant Vincent Peillon, et s’étonne que personne dans la salle n’ait posé la délicate question des deux mois de vacances l’été…

Baisse de la violence

Françoise Cartron, vice-présidente du Sénat et rapporteure du projet de loi de Refondation de l’École de la République (dite « loi Peillon »), a établi une évaluation sur une cohorte d’élèves de CP dans de nombreuses communes, rurales ou citadines, notamment dans le Nord-Pas-de-Calais. Elle a constaté qu’avec la réforme des rythmes scolaires, les élèves avaient deux mois d’avance sur les programmes, par rapport aux années précédant la réforme, et que la violence à l’intérieur des écoles a diminué. Contrairement aux idées reçues, elle précise que la réforme n’a pas créé des inégalités entre élèves ; elle les a révélées. Il y a des ressources très diverses selon les communes, il faut savoir s’en saisir, y compris aller chercher dans les communes rurales des artisans ou des artistes qui ne demandent qu’à faire partager aux enfants leurs savoir-faire. Elle aimerait également voir les IEN (inspecteurs de l’Éducation nationale) s’impliquer parfois davantage pour faire valoir l’impact positif de la réforme sur les enfants.

Serge Fraysse, chef du bureau éducation au Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), complète par quelques chiffres : en 2014-15, 104 279 enfants de 2 à 16 ans ont bénéficié d’un des 493 projets de réussite éducative (PRE) actifs, pour 200 quartiers prioritaires concernés. Aujourd’hui, 8642 établissement scolaires sont couverts par les PRE (3286 maternelles, 3712 écoles élémentaires, 1358 collèges et 286 lycées. Il relève que la mise en place d’un PRE par les communes n’est pas toujours accompagnée de subventions suffisantes, suite à la décision de l’État d’englober l’enveloppe dédiée aux PRE dans la Politique de la ville.

Enjeux contemporains

La deuxième table ronde du colloque s’intitulait « Réformes structurelles et enjeux contemporains ». Inès de Marcillac, adjointe au maire de Chatou et référente de la Commission éducation de l’AMIF, rappelle qu’à l’entrée en 6ème, 15% des élèves sont en difficulté, l’École reproduit les inégalités sociales, 20% des élèves quittent l’école sans diplôme. C’est pour inverser cette tendance que le gouvernement a souhaité mettre l’accent sur l’école primaire.

Parmi les priorités de la loi de Refondation de l’École de la République, le gouvernement a fait de la lutte contre le décrochage scolaire son combat à travers le plan « Tous mobilisés contre le décrochage scolaire » de novembre 2014. Ce plan décrochage, rappelle-t-elle fait une priorité du soutien, de l’aide aux devoirs, du soutien aux associations, du financement du dispositif d’études surveillées, du plan numérique (69% des écoles ont une salle équipée dont 96% avec accès Internet).

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Concernant l’école inclusive, elle souligne que 2,3% d’enfants en situation de handicap sont concernés. En huit ans, ce nombre a doublé et continue d’augmenter de 10% chaque année. Les maires ont besoin d’accompagnement, le gouvernement doit poursuivre son investissement, fait-elle valoir.

Inégalités face au décrochage

Isabelle Robin, cheffe du département recherche-développement, innovation et expérimentation à la DGESCO (Direction générale de l’enseignement scolaire du ministère de l’Éducation nationale), précise qu’en Ile-de-France, il y a chaque année, sur 400 000 lycéens du public et 93 000 du privé, près de 30 000 décrocheurs dont 8% seulement font l’objet d’un suivi, d’où la difficulté à les comptabiliser. On évalue à 30 milliards d’euros le coût du décrochage.

L’Ile-de-France, région la plus riche de la métropole, est aussi la plus inégalitaire dans ce domaine. La Seine-Saint-Denis est la plus affectée, avec vingt-deux des trente-six communes de ce département qui font partie des cinquante les plus pauvres de la région. On compte 194 REP et soixante-et-un REP+ dont trente-quatre dans l’académie de Créteil (deuxième académie où les REP sont les plus nombreux du territoire).

Pour lutter contre le décrochage, expose Isabelle Robin, « il y a deux volets : la prévention, dont la lutte contre l’illettrisme, et la remédiation, qui ne concerne pas seulement l’Éducation nationale ». Les textes préconisent l’accompagnement personnalisé, une orientation adaptée à chaque enfant, l’implication des familles. On peut s’appuyer sur des partenaires extérieurs comme des associations, des écoles de parents, et il ne faut pas hésiter à mettre en place des parcours aménagés pour préparer un retour à l’école.

L’enjeu numérique

Jean-Marc Merriaux, directeur général de Canopé, réaffirme que le numérique est essentiel car il change la relation enseignant/enseigné et renforce le continuum pédagogique entre le temps scolaire et hors l’école. Il faut intégrer trois composantes : la formation des enseignants, les équipements et les ressources.

Hormis un coût important, il observe que le numérique ravive les débats sur sa pertinence et son efficacité en matière d’apprentissage et de bien-être des enfants. Ainsi, un rapport sur la réussite scolaire des enfants de 2 à 11 ans de l’Institut Montaigne préconise l’utilisation des outils numériques, en particulier des tablettes, dès la maternelle, et donc d’équiper chaque école de 8 tablettes pour trois classes. A contrario, le rapport PISA de l’OCDE de 2015 souligne que le lien entre accès aux outils du numérique à l’école et résultats scolaires n’est pas démontré. De plus, les nouvelles technologies ne seraient pas d’un grand secours pour combler les écarts de compétences entre élèves favorisés et défavorisés.

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Bernadette Céleste et Inès de Marcillac - Photo AMIF

Bernadette Céleste, psychologue, ancienne directrice de l’Institut d’enseignement supérieur et de recherche handicap et des besoins éducatifs particuliers (INSHEA) se réjouit que le mot « inclusive » figure dans la réforme. Depuis la loi de 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, l’École s’est de fait investie pour rendre les formations plus inclusives. Elle souligne que l’Éducation nationale y consacre des sommes très importantes chaque année. 260 000 élèves en situation de handicap étaient scolarisés en milieu ordinaire à la rentrée 2014.

Bernadette Céleste explique encore qu’une personne en situation de handicap est toujours anxieuse du regard porté sur elle. « Le plus important est de sensibiliser l’ensemble de la société civile à l’orientation inclusive. Il faut s’assurer d’avoir une équipe convaincue qu’elle peut l’accueillir, s’adresser aux besoins de l’enfant plutôt qu’à l’anxiété des enseignants. La formation des professionnels au travail d’équipe est essentielle et un fort soutien municipal pour l’école inclusive est indispensable », conclut-elle.

Dominique Guy
Enseignante honoraire de mathématiques

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« Cette réforme n’a pas créé d’inégalités, elle les a révélées et doit contribuer à les combler. »
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