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Parution de Enseigner sans exclure - La pédagogie du colibri

« C’est vers une égalité des droits qu’il conviendrait de s’engager »

Interview de Sylvain Connac

31 août 2017

Dans son dernier ouvrage, Sylvain Connac propose repères théoriques et outils pédagogiques pour lutter contre l’exclusion et la relégation à l’école et favoriser la démocratisation des apprentissages pour tous les élèves. Il invite ainsi les enseignants à faire évoluer leurs pratiques en classe.


Pourquoi cette question d’un « enseignement non excluant » est-elle particulièrement d’actualité ? Et qu’est-ce qu’un enseignement qui serait justement « excluant » ?

Malheureusement, c’est l’ensemble de l’école française qui se montre ségrégative. Le premier chapitre de l’ouvrage tente une synthèse des travaux en sociologie de l’éducation autour de ces questions. Depuis l’étranger, elle est souvent considérée comme une machine à trier socialement les élèves, au détriment des plus démunis, celles et ceux qui paient statistiquement le lourd tribut de la relégation scolaire. Je citerai juste ces chiffres, fournis par le rapport du CESE de 2015 : 72 % des élèves de SEGPA sont issus de milieux sociaux défavorisés, de même pour 80 % des élèves en ULIS.
Le problème est que notre école française prétend le contraire, en prétextant l’égalité des chances. Mais, de la façon dont cette égalité s’organise, elle n’exprime que les dons, bien souvent ceux conférés par les moyens économiques et culturels apportés par les familles et l’éducation familiale. C’est vers une égalité des droits qu’il conviendrait de s’engager, pour une lutte contre le développement des inégalités scolaires, c’est-à-dire un accès démocratisé aux diplômes qualifiants.

Qu’est-ce que la "pédagogie du colibri" que vous apportez en réponse ?

Nous avons d’abord emprunté cette métaphore au mouvement généré par Pierre Rabhi : Les Colibris. Il part de l’idée que si chacun fait sa part dans la lutte contre le fléau des inégalités scolaires, la situation générale s’améliorera. Encore faudrait-il s’entendre sur un comment commun, pour que chacun n’agisse pas pour son intérêt particulier, ce qui aurait pour conséquence, en matière d’éducation, une culture fâcheuse de l’entre-soi.

C’est surtout dans les travaux d’André de Peretti (qui a gentiment rédigé la préface, alors qu’il a récemment dépassé la sagesse des 100 ans Lire ici !) et de François Muller que nous reconnaissons le projet de cet ouvrage et son titre. Ils proposent, à l’instar de ce petit oiseau, une posture particulière pour les enseignants : celle de la présence-distance. Être présent, quand il le faut, pour intervenir sur l’activité des élèves, entretenir leur cadre de travail, transmettre les savoirs culturels de la société dans laquelle ils arrivent. Être distant pour les laisser agir, autoriser les processus de tâtonnement, considérer l’autonomie comme une formation de soi, faire de la responsabilisation un outil pour l’éducation des consciences. Daniel Hameline expliquait des choses similaires en invitant dans les débats l’aporie éducative du domestique et de l’affranchi, une tension nécessaire à tout acte pédagogique.

Quelles sont les grandes lignes que vous défendez dans le livre ?

Le projet de cet ouvrage est de tenter la piste pédagogique pour participer à la démocratisation de la réussite scolaire, et ainsi de ne pas se résigner au fatalisme de la relégation, qui ravit pourtant un certain nombre de déclinistes. Trois grandes idées peuvent être dégagées :

1. Accepter les situations collectives, où tous les élèves travaillent les mêmes objets en même temps. L’idée ici est de parier sur leur enrôlement, même celui des plus fragiles, afin qu’ils ne soient pas systématiquement étiquetés comme différents et qu’un maximum puisse profiter de la richesse des échanges. Tout ce qui est développé par l’intermédiaire de ces situations est autant d’éléments qui ne nécessitent pas un traitement particulier par la suite.

2. Coupler les situations collectives avec une organisation coopérative du travail personnel des élèves. A côté de moments où il s’agit d’étudier des savoirs choisis par l’enseignant, il en existe d’autres, dans les emplois des temps, où les élèves s’attachent à avancer sur des apprentissages individuels, au sein d’une structure coopérative du travail. C’est à cet endroit que les plans de travail apparaissent comme des outils pédagogiques pertinents, pour équilibrer les désirs d’apprentissage des élèves et les exigences de la scolarisation.

3. Se méfier de l’autonomie des élèves, parce qu’elle est potentiellement vectrice de leurres où les productions des uns ne sont pas à l’image de ce qu’apprennent les autres. L’ouvrage détaille un certain nombre de précautions pédagogiques, appréhendées lors de mes travaux de recherche avec des enseignants de classes coopératives. Elles tentent de faire des moments d’autonomie des espaces de responsabilité, où chacun est soucieux de ce que l’école attend de lui, tout comme des difficultés rencontrées par ses camarades les plus proches.

Qu’est-ce qui vous parait aller dans le bon sens dans l’école aujourd’hui ? Et dans le mauvais sens ?

Je ne m’estime pas compétent pour évaluer les choix politiques en matière d’éducation. Mon engagement se limite à ce qu’il est possible d’organiser au niveau d’une classe en tant qu’enseignant, ou de celui d’un établissement lorsqu’il est possible de collaborer avec des collègues.

Cependant, je trouve intéressant tout ce qui tend à encourager les enseignants à l’évolution de leurs pratiques, pour un bénéfice étendu au maximum de leurs élèves. Faire le choix de la démocratisation des apprentissages reste aujourd’hui difficile tant une injustice existe entre celui qui reproduit des schémas vecteurs d’inégalités (et à qui on ne demande quasiment rien), et celui qui s’aventure dans des pratiques différentes et nouvelles, que l’on embête, dès le moment où il les met en place, pour justifier de leur efficacité. A travers ce qu’en véhiculent la plupart des grands médias, on peine à cibler la priorité de nos dirigeants : les intérêts particuliers des plus riches ou ceux du plus grand nombre ? L’éducation est un projet de société et, en ce sens, les intérêts collectifs, en particulier des plus démunis, devraient primer sur tout le reste.

Je pense que l’État est en mesure de proposer des formations aux enseignants pour qu’ils se construisent des matrices pédagogiques et didactiques larges : autour de l’acte d’apprendre, des théories motivationnelles, des savoirs didactiques, de l’entretien de climats sereins et hors-menace, des risques cachés d’exclusion et de découragement progressif des élèves, d’alternatives possibles et connues. A charge ensuite à chaque enseignant de se sentir responsabilisé par la vie scolaire d’enfants et d’adolescents qui leur sont confiés pour que, tels des ingénieurs, ils puissent se doter des dispositifs d’action accessibles et pertinents. Les collectifs et mouvements pédagogiques existent pour accompagner ces dynamiques.

Propos recueillis par la rédaction

A lire également sur notre site :
La coopération, c’est politique ! Conférence de Sylvain Connac aux Rencontres d’été 2017 du CRAP-Cahiers pédagogiques

Sur la librairie

 

Enseigner sans exclure
Une synthèse des recherches récentes en sciences de l’éducation centrée sur le problème de l’exclusion et de la démocratisation des apprentissages au sein de la classe. L’ouvrage fournit des repères théoriques et des outils pédagogiques pour les mettre en pratique.