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On sait mieux où on va quand on sait d’où on vient

Mille racines, un même horizon : quand l’identité personnelle devient un projet collectif. La question de l’éducation interculturelle est un sujet central pour notre société française. En voici un exemple précis, réalisé dans un collège de Franche-Comté. On y découvre comment des adolescents parlent de qui ils sont pour s’ouvrir à qui sont les autres.

L’origine du projet se trouve dans une sortie au théâtre organisée dans le cadre du Festival des solidarités, à Belfort. Chaque année, cette manifestation régionale propose des actions autour d’une thématique citoyenne. Cette fois-ci, le thème associait droits des peuples et environnement. Une pièce intitulée Des pintades et des manguiers, interprétée notamment par des artistes burkinabè, racontait l’histoire d’une famille sur plusieurs générations confrontée à la sécheresse, à la pauvreté et à l’exil.

Au-delà des enjeux environnementaux, un autre aspect a marqué les élèves de la classe de 5e participant à cette sortie : la question de la transmission. Dans une scène particulièrement forte, une mère contrainte de quitter son pays ne parvient pas à préparer ses bagages. Comment faire tenir une vie entière dans une valise de vingt kilos ? Derrière les objets que l’on emporte ou que l’on abandonne se cachent des souvenirs, des récits, des liens familiaux. Une simple pintade en terre cuite devient ainsi le symbole d’une histoire familiale, d’un héritage et d’une mémoire.

Cette réflexion faisait écho à plusieurs dimensions des programmes de 5e. En géographie, la classe travaillait déjà sur les inégalités de développement et les conséquences du changement climatique. En enseignement moral et civique, la notion d’identité personnelle constitue une entrée importante. L’idée s’est alors imposée progressivement : inviter les élèves à explorer leur propre histoire familiale.

Parler de soi et aux autres

Le projet n’était pourtant pas sans risques. Parler de soi, de sa famille ou de ses origines peut toucher à des réalités sensibles. Pour préparer le terrain, la classe a d’abord travaillé sur l’arbre généalogique des personnages de la pièce. Les élèves ont ensuite été invités à enquêter auprès de leurs proches. Ils pouvaient choisir plusieurs portes d’entrée : un objet symbolique, une tradition familiale, un plat, un souvenir marquant ou encore un parcours migratoire.

Le choix laissé aux élèves s’est révélé déterminant. Certains ont immédiatement trouvé matière à raconter. D’autres ont avancé avec plus de prudence. Dans cette classe de vingt-trois élèves, de nombreuses familles avaient des liens avec d’autres territoires : Turquie, Maroc, Guyane, Madagascar, Tahiti, Italie, Espagne ou encore départements d’outre-mer. Mais tous ne souhaitaient pas évoquer ces histoires de la même manière.

Quelques situations ont rappelé la délicatesse de l’exercice. Certains élèves connaissaient mal leur père. D’autres ne disposaient que de peu d’informations sur une partie de leur famille. Une élève s’est même retrouvée en difficulté émotionnelle lorsqu’il a fallu évoquer son histoire familiale. Dans ces moments-là, l’objectif n’était pas de forcer la parole mais d’offrir des chemins alternatifs. Un objet, une musique, une tradition ou une passion familiale pouvaient constituer autant de points d’appui pour participer au projet sans se sentir exposé.

La Franche-Comté et le monde

Cette souplesse a permis à chacun de trouver sa place. Les productions finales étaient très diverses. Certains panneaux racontaient l’histoire d’une migration familiale. D’autres mettaient à l’honneur une recette transmise entre générations ou une coutume familiale. Une élève dont la famille est installée depuis longtemps en Franche-Comté a choisi de présenter une tradition familiale locale. Une autre a évoqué une entreprise familiale profondément ancrée dans le territoire. Une troisième a raconté ce qu’elle appréciait dans sa double culture familiale.

L’enquête menée auprès des proches a parfois provoqué des découvertes inattendues. Plusieurs élèves ont appris l’existence d’ancêtres espagnols ou italiens dont ils ignoraient l’histoire.

Certains ont découvert des épisodes liés à l’exil ou à des contextes politiques difficiles. D’autres ont simplement partagé des récits familiaux jusque-là peu évoqués. Pour beaucoup, le projet a constitué une occasion rare d’engager une conversation approfondie avec parents et grands-parents.

Le rapport à l’écrit est inégal selon les élèves. Certains peinent à exprimer clairement leurs idées, et connaissant leurs fragilités, ils n’osent pas toujours se lancer facilement. C’est ce qui a pu créer une difficulté supplémentaire.

Ce travail d’écriture a demandé du temps. Les élèves ont été accompagnés en français afin de transformer leurs recherches en textes accessibles. Les récits biographiques étudiés en classe ont servi d’appui. L’exemple du chanteur Corneille, qui évoque dans ses chansons son histoire personnelle et son départ du Rwanda, a permis d’aborder la question du récit de soi. Peu à peu, les langues se sont déliées. Lorsqu’un élève osait raconter quelque chose de personnel, d’autres trouvaient à leur tour le courage de partager une part de leur histoire.

Un vernissage en plein quartier

Chaque élève a finalement réalisé une affiche mêlant textes, photographies et illustrations. Les productions étaient inégales dans leur forme, mais toutes portaient une parole singulière. Restait alors une question : que faire de ce travail ?

L’idée d’une exposition à la maison de quartier est née de cette interrogation. Depuis longtemps, le collège souhaitait renforcer ses liens avec cette structure de proximité. Les affiches y ont donc été présentées sous un titre choisi collectivement : Mille racines, un même horizon. Une formule qui résumait bien ce que la classe avait découvert au fil des semaines : la diversité des parcours n’empêche pas de construire un projet commun.

Le vernissage a constitué un moment fort. Chaque élève a présenté brièvement son panneau devant un public composé de familles, de professionnels de la maison de quartier, d’élus et de visiteurs. L’exercice n’était pas évident pour tous. Certains s’appuyaient sur un texte préparé. D’autres parlaient plus librement. Mais chacun a trouvé les mots pour expliquer son choix et partager un fragment de son histoire.

Des échanges inattendus

Après cette présentation collective, les visiteurs ont circulé parmi les affiches. Les élèves répondaient aux questions, précisaient certains détails et engageaient des échanges parfois inattendus. Parmi les visiteurs se trouvait notamment un groupe d’adultes allophones participant à des cours de français. Malgré les obstacles linguistiques, des conversations se sont engagées autour des drapeaux, des plats, des photographies ou des traditions évoquées. Les baklavas, les paysages ou les souvenirs familiaux devenaient autant de points de rencontre.

L’exposition a également permis aux élèves de découvrir davantage leur environnement proche. Beaucoup connaissaient mal la maison de quartier, y compris ceux qui habitaient à proximité. Une visite des lieux leur a fait découvrir les activités proposées et les ressources disponibles. Le projet a contribué ainsi à renforcer le lien entre l’établissement scolaire et son territoire.

Une lutte concrète contre les stéréotypes

Au-delà des apprentissages disciplinaires, les effets observés concernaient surtout le climat de classe. Les élèves savaient déjà qu’ils avaient des parcours différents. Mais ils en connaissaient rarement les détails. Les affiches ont donné de la profondeur à ces identités souvent réduites à quelques stéréotypes. Chacun pouvait désormais associer un camarade à une histoire, un récit ou une tradition plutôt qu’à une simple origine supposée.

Cette meilleure connaissance mutuelle semble avoir favorisé davantage de respect et d’écoute. Dans une classe parfois agitée, le projet a créé un espace de reconnaissance réciproque. Sans transformer durablement tous les comportements, il a permis de faire émerger un sentiment d’appartenance collective fondé sur la compréhension des singularités de chacun.

L’expérience rappelle combien les questions d’identité gagnent à être abordées dans leur complexité. Loin des assignations, les élèves découvrent que toute identité est multiple, évolutive et traversée par des influences diverses. Les histoires familiales racontées dans cette classe montrent que chacun porte en lui des héritages variés, qu’ils soient géographiques, culturels, sociaux ou affectifs.

En donnant une place à ces récits, l’école ne se contente pas de transmettre des savoirs. Elle permet aussi aux élèves de mieux comprendre ce qui les relie aux autres. Comme le suggère un proverbe souvent cité au cours du projet, celui qui ne sait pas où il va gagne parfois à regarder d’où il vient. Encore faut-il pouvoir mener cette exploration dans un cadre bienveillant, respectueux et ouvert sur le monde.

C’est sans doute l’une des réussites de ce projet : avoir transformé une réflexion sur l’identité personnelle en une expérience collective où chacun a pu apporter sa pierre à une histoire commune.

Valérie Delangle
Enseignante d’histoire-géographie et EMC au collège Vauban à Belfort (Territoire de Belfort)
Sylvain Connac
Professeur en sciences de l’éducation à l’université de Montpellier Paul-Valéry, laboratoire Lirdef

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