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N° 527 - Neurosciences et pédagogie

Le système traite comme égaux des élèves inégaux

Entretien avec Agnès van Zanten

Née au Venezuela, ayant étudié aux États-Unis et en Suisse, Agnès van Zanten en tire un regard distancié, dont elle se sert pour mieux examiner les inégalités de notre système éducatif.

Vous travaillez actuellement sur la fabrication des élites dans le système éducatif français, en ce qu’elle a d’inégalitaire. Que pouvez-vous nous en dire ?
Il ne faut pas penser la formation des élites comme à part et déconnectée du reste du système d’enseignement. Les responsables des filières d’élite disent ne faire qu’enregistrer des inégalités qui existent déjà dans le système. Certes, ils ne peuvent pas remédier à tout, mais une partie du fonctionnement dudit système est orienté par l’existence même de ces filières ! Dans le système français, on met beaucoup l’accent sur la compétition, avec le modèle du concours, conçu comme le modèle le plus pur de compétition méritocratique, indépendant de la position sociale, de l’argent. En fait, on n’est pas dans une compétition ouverte mais dans une logique de tournoi, définie par James Rosenbaum. Il y a des épreuves et des perdants à chaque épreuve, qui sont éjectés du système ou concourent pour des places de bas niveau. Les étapes successives de l’orientation font partie des épreuves. Au fur et à mesure, seul un petit groupe, toujours plus petit, est admis à concourir.

Ce modèle engendre plusieurs choses : l’idée que seuls quelques-uns peuvent arriver jusqu’au bout. De fait, les institutions d’élite sont de taille très faible comparées à Harvard ou Oxford. Il impose aussi une définition très calibrée de l’excellence, que les concours sont censés mesurer dans l’absolu : très généraliste, et liée à la capacité à restituer une énorme somme de connaissances. Bien évidemment, cela retentit sur le système dans son entier.

La compétition scolaire ouverte devient presque un modèle souhaitable ?
La compétition est valorisée en France comme élément de la méritocratie, de l’élitisme républicain, comme émulation. Mais on est très loin du modèle de la compétition ouverte, que je n’idéalise pas du tout, même si cela représente déjà un cas de figure beaucoup plus favorable que la compétition fermée dans une logique de tournoi. Avoir une compétition vraiment ouverte permettrait de se demander si elle est vraiment nécessaire.

Vous dites que les élites scolaires bénéficient d’un double parrainage, familial et scolaire ?
Oui. Quand on interroge des jeunes qui sont dans le système d’élite, ils ont l’impression de mériter leur place parce qu’ils travaillent beaucoup. Ils ne se rendent pas compte que leur excellence est un construit social qui doit beaucoup au parrainage familial et que ce n’est pas la norme. La socialisation familiale prépare les élèves, on le sait depuis Bourdieu, mais il y a aussi l’accompagnement de la scolarité sur tout ce que l’école délègue, la capacité à faire les bons choix d’école, d’option ou de filière. La dimension économique joue aussi un rôle important, avec les cours particuliers, les séjours linguistiques, les séances chez un psychologue au moindre accroc. Il y a une construction familiale de l’excellence et le système traite comme égaux des élèves inégaux.

Mais les parents ne font qu’utiliser une possibilité est offerte par le système, à travers l’existence d’écoles privées ou publiques, des sauts de classe, d’options, de filières. L’offre que propose l’institution se prétend égalitaire mais ne l’est pas. À travers les options, se dessinent des parcours peut-être pas d’excellence, mais protégés : allemand première langue, puis latin, classe européenne, etc. La représentation de l’égalité chez les enseignants reste de pousser quelques élèves jusqu’au bout plutôt que tous. Ils ne proposent pas le même choix à tous les élèves. Et le dévouement des enseignants aux élèves d’élite est supérieur à celui dont bénéficient les élèves défavorisés, à travers la personnalisation des conseils, le temps consacré à chaque copie. Il y a une satisfaction à s’investir auprès d’élèves qui vont réussir : les résultats sont visibles et valorisants, c’est assez naturel.

En outre, la valeur de l’élève est conditionnée à l’établissement fréquenté. La sélection en tient compte : dans les CPGE (classe préparatoire aux grandes écoles) d’élite ou les filières d’élite des universités, les notes sont recalculées selon l’établissement d’origine de l’élève. Les acteurs sociaux tendent à majorer la portée de cette influence.

Dans notre précédent numéro, Pierre Merle évoque son engagement contre les inégalités, déterminé selon lui par les résultats de ses recherches. Et vous, êtes-vous une chercheuse engagée ?
Bien sûr. Même si on peut discuter de ce qu’on entend par engagement. La question des inégalités a motivé mes choix de sujets dès le départ, notamment ma préoccupation par rapport à l’échec des enfants issus de l’immigration. Mais je m’inscris en faux contre l’idée qu’il faudrait se focaliser sur les publics en difficulté pour travailler ces questions. Travailler sur les élites provoque des soupçons de complaisance, mais pourtant on ne comprend pas comment fonctionne le système en ne travaillant que sur les élèves ou les établissements défavorisés.

Au-delà du choix du sujet, mon engagement personnel, c’est de faire les recherches les plus honnêtes, sans adopter une posture de dénonciation, mais en étant attentive au rôle des différents acteurs. En outre, si je n’ai pas d’engagement politique ou militant, je m’attache à rendre compte de mes recherches dans tous les espaces possibles, vers les publics défavorisés aussi. Je cherche à présenter mes résultats de façon accessible, je refuse de garder une communication strictement scientifique. Je me sens comme une sociologue très engagée, même si je ne suis pas engagée dans l’action.

Vous avez connu d’autres systèmes éducatifs que le système français, est-ce que cela joue dans votre observation de ce dernier ?
C’est une expérience qui s’éloigne dans le temps, mais qui a été renforcée par mes voyages et mes séjours en tant que professeure invitée dans d’autres pays, comme la Finlande ou la Suède. Je pense que cela m’aide à garder de la distance et à être dans une attitude comparative. Je ne m’identifie ni positivement ni négativement au système, je ne suis ni dans l’adhésion ni dans la dénonciation. Et lorsque je mène une recherche sur les établissements d’élite, je ne suis pas cataloguée dans un sens ou un autre par rapport à mon parcours.

Agnès van Zanten
Directrice de recherche à l’Observatoire sociologique du changement au CNRS-Sciences politiques

Propos recueillis par Cécile Blanchard

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