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Assises de la pédagogie du CRAP-Cahiers pédagogiques

« Le changement c’est maintenu ? »

Echos de la journée

22 octobre 2014

Mardi 21 octobre, ont eu lieu les 4es assises de la pédagogie organisées par le CRAP-Cahiers pédagogiques. Voici un écho des tables rondes, le storify de la journée et enfin le discours d’ouverture de Philippe Watrelot, président de l’association.


10h30 : première table ronde

Dans la salle comble en cette journée de réflexion, d’échanges et d’ateliers du CRAP-Cahiers pédagogiques, le programme est clair, on va se reposer la question du changement dans l’école : « Le changement, c’est maintenu ? ». Question tout ce qu’il y a de plus sérieux...

Une première table ronde a lieu le matin, animée par Philippe Pradel, avec Eunice Mangado de l’AFEV, Françoise Lantheaume, chercheure (Lyon 2 et IFÉ-ENS), Catherine Chabrun de l’ICEM-Freinet et Florence Castincaud, directrice de publication des Cahiers pédagogiques. Une table toute féminine, cela mérite d’être souligné !

Eunice Mangado reparle de l’enquête sur les inégalités, réalisée en mai et juin 2014 auprès de 633 enfants de CM1 et CM2. Ils y évoquent leurs loisirs, les relations avec leur famille, leur rapport à l’école. Et le constat est brutal : un noyau dur des élèves, 15 % environ, ne va jamais au spectacle, ne part pas en vacances, se couche tard, ne prend pas de petit-dejeuner, n’est pas aidé pour ses devoirs. Pour Eunice Mangado, cela convie l’école à se montrer encore plus attentive : « Il faut que l’école pense particulièrement aux conditions de l’accueil, aux horaires, à une adaptation aux parents les plus éloignés. » L’enquête montre aussi que les enfants les plus défavorisés sont contents d’entrer au collège mais y sont finalement bien peu préparés : « Ce sont eux qui payent le prix fort. L’enseignement devrait prendre en compte ces données pour éviter que ces élèves ne soient « les vaincus du système », selon la formule de François Dubet. »

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Philippe Pradel, Eunice Mangado, Françoise Lantheaume, Florence Castincaud

Les recherches de Françoise Lantheaume l’amènent à penser que les enseignants sont dans la désorientation : « Les réformes se suivent, la part des précaires et des intervenants extérieurs ne cesse d’augmenter, les injonctions sont parfois contradictoires. » Un autre point de désorientation selon les travaux de recherche est l’innovation, qui est devenue la norme : « Il est alors posé que tout changement est forcément bon, alors que cela tourne trop souvent au changement en soi. C’est un mode de management qui parfois empêche de se poser, de penser ce que l’on fait. » Pour lutter contre à la fois le manque de repères stables et pour éviter les effets de modes et de lobbys, François Lantheaume a relevé qu’est souvent exprimé un grand besoin de ressources, notamment concernant la recherche lorsqu’elle est mise en relation avec les pratiques. Par où commencer les changements ? « Cesser de mettre une aussi grande part de financement sur les classes prépa serait un premier pas », répond Françoise Lantheaume.

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Catherine Chabrun

Au tour de Catherine Chabrun de prendre la parole. Pour elle, il existe des clés à utiliser à court terme pour changer l’école et des clés à long terme pour changer la société. Et toutes ont un point commun : la coopération : « On a besoin de confiance, d’écoute, de plaisir, de coopération, de valorisation de tous les talents, de considération des élèves et des adultes. On a besoin aussi d’entretenir le désir, besoin de projets, que l’erreur soit une alliée lorsque l’on agit dans l’école. » Autour de tout cela, une certaine idée de la coopération fondée sur une vision humaniste. Et des moyens : « On peut s’appuyer sur les échanges de savoirs, autant que sur le partage d’idées. » Pour elle, qui s’implique aussi avec ATD Quart Monde, l’enjeu est de savoir accueillir les parents les plus éloignés de l’école. « On peut instituer l’heure des parents pour présenter aux parents le travail réalisé, ou compter là encore sur les échanges de savoirs. »

Florence Castincaud ne souhaite pas parler de grand soir en parlant de la mise en place du socle commun : « parlons pourtant de petit matin qui chantonne, chaque fois que des collègues tentent les classes sans notes, ou prennent en compte les évaluations en primaire. » Mais attention, pas d’idéalisme pour cette enseignante qui œuvre avec obstination en ZEP : « L’arrivée d’enfants qui relèveraient d’Ulis ou de SEGPA se retrouvant en 6e, ce n’est pas facile, pas facile du tout. Mais ce peut être une occasion de réfléchir ensemble à la manière de les accueillir le mieux possible. » Le pragmatisme est encore aux premières loges lorsque Florence Castincaud poursuit : « Le collège a des choses à faire sur les rythmes d’apprentissage, que l’on n’ait pas les yeux rivés seulement sur les programmes mais aussi sur les élèves pour vérifier qu’ils suivent toujours. Il serait bon de revoir l’essentiel et l’accessoire, discipline par discipline, dans l’interdisciplinaire. J’ai toujours eu quelques formules fortes pour essayer de m’y retrouver. L’une d’elle me vient de Jean-Pierre Astolfi qui recommandait : Cherchez deux points clés par séquence et concentrez-vous sur eux. Changer demande donc quelques repères fiables ».

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Françoise Lantheaume, Florence Castincaud

Retenons encore de cette table ronde les propos de Françoise Lantheaume qui ont marqué l’assemblée par un sentiment de proximité quotidienne : « L’autonomie, le sentiment d’utilité et la reconnaissance sont trois éléments qui comptent le plus pour les enseignants. » Mais comment s’évaluer ? Les évaluations par l’extérieur, les parents, les médias, ou par les élèves, les collègues ou l’institution sont trop souvent négatives. Alors ? « Alors les enseignants ont eux-mêmes tendance à se juger à l’aune d’un idéal, qui les fait se trouver mauvais. Une des pistes pour inverser cette tendance pourrait être de se référer à la discussion professionnelle. » Pour se sentir mieux dans son métier, mieux dans sa classe, dans son établissement ou son école passerait donc par l’échange. Si on changeait en ce sens ?

15h : des ateliers

*L’école du socle
*Le temps de l’enfant, la question du rythme
*La formation : comment faire pour que ça fonctionne mieux ?
*La lutte contre les inégalités, en éducation prioritaire…et ailleurs
*Tout commence à la maternelle
*Autonomie des établissements et gouvernance
*Les contenus d’enseignement
*Une école qui lutte contre les discriminations

16h30 : deuxième table ronde

Débat avec les politiques

Nous avons fait le choix d’inviter deux parlementaires, très impliqués lors des débats sur la loi de refondation. L’un, Yves Durand, en a même été le rapporteur et a présenté la constitution d’un groupe de suivi qui doit veiller à ce que le « changement » ait lieu effectivement. L’autre, Barbara Pompili, écologiste, a présenté des amendements souvent intéressants et allant dans le sens de véritables changements, en particulier pédagogiques.
Louise Tourret, connue pour sa toujours intéressante émission de France Culture, Rue des écoles, a accepté d’animer le débat entre eux, tout en respectant la règle du jeu de poser aussi les questions issues des huit ateliers qui viennent de se dérouler.

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Yves Durand

Or, il est toujours difficile pour les politiques, fussent-ils sincèrement engagés, de sortir de ce qu’on appelle un peu rapidement « langue de bois ». On sait en plus qu’aujourd’hui, la moindre parole un peu originale est rapportée dans les médias et parfois déformée. L’assistance voudrait parfois des réponses plus concrètes, plus incisives en réponse à certaines questions, par exemple sur les ESPE (certes, il faut du temps avant de juger, mais trop de choses dysfonctionnent) ou sur l’obligation ou non de se former pour les enseignants.
Mais on note quelques paroles fortes sur la priorité à la pédagogie affirmée par les deux intervenants, sur la nécessité de redonner du pouvoir d’agir aux acteurs, sur la logique curriculaire à instaurer, sur l’importance des cycles et du socle commun. Et la proclamation de Yves Durand, que nous enregistrons tous bien : « Cette loi doit réussir, c’est toujours la priorité du gouvernement. Nous n’aurons pas d’autres occasions. C’est un moment historique à ne pas manquer. »

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Barbara Pompili

Quelques divergences demeurent, à l’intérieur d’un cadre de large accord, par exemple sur la place du concours dans la formation initiale, sur le volontarisme en matière de rythmes scolaires et de projet éducatif territorial (que Barbara Pompili voudrait rendre obligatoire). Et des interrogations d’Yves Durand sur la politique d’éducation prioritaire (les limites du zonage, selon lui) ou de la députée écologiste sur ce qu’il est possible de faire sans trop bousculer un corps enseignant très malmené dans le quinquennat précédent et appelant de façon peut-être surprenante, à une certaine prudence. Enfin, quelques échanges parfois vifs ont lieu sur le rôle des médias, qu’on accuse un peu vite de ne pas suffisamment s’intéresser aux vrais problèmes de l’école selon la journaliste animatrice, à qui on a fait remarquer que tous les médias ne sont pas France Culture…
Pour conclure, le président du CRAP-Cahiers pédagogiques avance qu’il s’agit moins de suivre la mise en œuvre de la réforme que de l’accompagner, notamment par la formation, pour donner à chacun plus de puissance d’agir. Un des leviers, ce sera de redonner du sens à cette reforme pour que l’on sache où l’on va.
Où va-t-on ? Le but pour le CRAP-Cahiers pédagogiques est toujours le même et se retrouve bien dans ce slogan en forme de jeu de mots : « La maison n’accepte plus l’échec ». Voilà qui pourrait servir d’objectif à chaque établissement scolaire !


Le storify, déroulé des tweets qui ont accompagné la journée des assises par Stéphanie de Vanssay


Le discours d’ouverture de Philippe Watrelot, président du CRAP-Cahiers pédagogiques

D’habitude mes camarades du CRAP-Cahiers Pédagogiques sont plutôt circonspects, voire même gênés, par mes jeux de mots et autres calembours. Mais celui qui est devenu le titre de cette manifestation a au contraire suscité de l’adhésion. Peut-être parce qu’il tombe juste...
Il dit en peu de mots, les inquiétudes ressenties par les militants pédagogiques et les enseignants engagés dans la transformation de l’école et cela bien au delà de notre propre association.

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Philippe Watrelot, président du CRAP-Cahiers pédagogiques

Un regard dans le rétroviseur
Nos précédentes assises de la pédagogie se sont déroulées en Octobre 2011. Elles avaient pour titre Pour une école plus juste plus et plus efficace, douze propositions pour 2012. Elles se situaient dans le contexte de la campagne présidentielle où l’éducation et la jeunesse ont été des thèmes majeurs. Depuis, bien des évènements se sont produits :

  • d’abord l’élection présidentielle elle même avec tous les espoirs d’une nouvelle dynamique
  • puis la concertation durant l’été 2012 où nous nous sommes engagés avec optimisme en faisant de nombreuses propositions.
  • à l’automne 2012, Vincent Peillon nous faisait l’honneur d’ouvrir notre manifestation consacrée la sortie de notre numéro 500. Il nous invitait dans son discours, en reprenant une phrase de Jaurès, à « fatiguer le doute »
  • le 25 juin 2013 était enfin votée la loi dite de refondation après bien des retards et une année polluée par la polémique sur les rythmes.

Et surtout, depuis nos dernières assises, nous avons vu se succéder quatre ministres de l’éducation : Luc Chatel, Vincent Peillon bien sûr, puis Benoit Hamon et aujourd’hui Najat Vallaud-Belkacem. Je me suis amusé à compter le nombre de ministres de l’éducation depuis les débuts de la Ve République : 32 ! Trente-deux ministres qui ne sont restés pour la plupart que deux ans à leur poste. Là où il faudrait de la continuité dans l’action, au delà même des alternances politiques, c’est l’instabilité qui prévaut !
Or on sait bien que les réformes dans le système éducatif mettent beaucoup de temps avant de s’installer. Les résistances au changement sont fortes.
Et il importe d’avoir une volonté politique tout aussi forte pour maintenir les objectifs et les réformes plutôt que de céder à la première critique.
Nous avons eu le sentiment que cette volonté politique de changer l’École qui semblait animer le début du quinquennat s’est émoussée devant les résistances et les conservatismes. Et les compromis concédés ont fait douter de l’efficacité des réformes dans certains domaines. Nous ne souhaitons qu’une chose : être contredit par la nouvelle ministre !

Le point sur les réformes.
On l’a dit, la réforme des rythmes (qui n’est pas dans la loi) a perturbé toute la refondation. Le plus souvent elle s’est faite a minima d’autant plus après la circulaire Hamon qui en a réduit l’impact. Elle s’est réduite au rétablissement des cinq matinées et a mis de côté l’impérieuse nécessité de repenser le temps global de l’enfant. En tout cas, cette question a occupé tout l’espace et a fait négliger tous les autres aspects de la réforme.
• Sur la formation, on peut dire que le(s) ministre(s) n’y a pas donné toute l’attention souhaitée et c’est ainsi qu’on aboutit à une usine à gaz ingérable et aux mains des technocrates. On ne peut que se réjouir du rétablissement de l’alternance dans la formation des enseignants. Mais l’organisation de la formation fortement centrée sur les concours disciplinaires (dans le 2nd degré) et la difficulté à construire une « culture commune » ne contribuent pas à faire évoluer l’identité professionnelle. La place du concours est à revoir tout comme la gouvernance de ces structures exagérément complexes.
• La priorité à l’école primaire a été un des grands axes de la refondation notamment avec le dispositif « Plus de maîtres que de classes ». Mais cela ne peut se limiter à une question de moyens. La question centrale est celle de l’évolution de la pédagogie et cela passe par une formation continue qui reste insuffisante. Il faut accompagner les réformes !
• Il en est de même dans la refonte de l’éducation prioritaire. On peut dire que c’est peut-être le dossier qui a le plus avancé. Mais, là aussi, la formation continue et la mutualisation des pratiques est une nécessité oubliée.
• Le ministère Peillon a beaucoup communiqué sur l’évolution du métier enseignant en présentant les accords de l’an dernier comme une avancée « historique ». Il est vrai qu’il faut saluer la reconnaissance des différentes dimensions du métier comme des petits pas dans le bon sens. Mais on reste bien loin de la révolution annoncée et le système reste marqué par l’empilement des statuts et des périmètres.
• Nous nous sommes beaucoup investis dans la question des contenus à enseigner et dans la réflexion autour de la redéfinition du socle commun. Nous saluons les efforts du Conseil Supérieur des Programmes dans la définition d’une charte des programmes et dans l’évolution vers une logique curriculaire où l’on serait plus clair et plus précis sur ce qui est attendu des élèves et sur leur évaluation. Mais on voit bien que cette logique se heurte aux conservatismes et aux corporatismes. Et on peut craindre que les consultations et les luttes d’influence n’aboutissent à des compromis dénaturant le sens de cette avancée majeure.
• Enfin, comme nous le mettions en avant dès 2011, il y a d’autres chantiers qu’il faudrait ouvrir et que la loi de refondation a soigneusement évité. C’est le cas de la gouvernance de l’éducation Nationale. Le système reste très jacobin et marqué par une forte hiérarchie. Il génère des effets indésirables : force d’inertie, faible adaptabilité aux situations locales, lourdeur des contrôles… Il contribue ainsi à la déresponsabilisation des acteurs et est donc peu propice à l’innovation et aux expérimentations. L’évaluation des enseignants reste en fait marquée par une infantilisation et un manque de confiance qui ne favorise pas non plus le travail collectif et les initiatives.
La réforme des rythmes aurait pu être aussi l’occasion d’une mise en cohérence des actions des acteurs au sein des territoires. Si elle a eu lieu ici ou là, cela reste bien timide au regard des enjeux et c’est toujours la méfiance et le jacobinisme qui prévaut.

« Amis critiques »...
Après cette énumération, il serait tentant de nous classer dans la catégorie des « jamais contents » et de ceux qui critiquent en permanence. Comme nous évoquions aussi, plus haut, le fait que les réformes dans l’éducation demandaient du temps, nous aurions beau jeu de juger dès maintenant... On pourra nous rétorquer que toutes ces réformes sont en devenir et qu’il faut voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Et on aura raison. L’« optimisme de l’action » propre aux militants pédagogiques que nous sommes nous amène à nous investir dans tous les volets de la refondation que nous venons d’évoquer.
Les personnes qui sont rassemblées dans cet amphithéâtre sont engagées dans l’éducation prioritaire, la formation initiale et continue, les travaux sur les programmes, etc. Et surtout, ils agissent au quotidien dans leur classe et dans leurs établissements pour la nécessaire transformation de l’École. Ils ne sont pas des spectateurs critiques mais des acteurs engagés et vigilants !
Et c’est cet engagement qui nous amène aussi à une exigence à l’égard de cette refondation de l’École dans laquelle nous nous sommes investis avec enthousiasme et détermination. C’est parce que nous y sommes confrontés au quotidien que nous identifions bien les verrous et les freins du changement et que nous souhaitons les faire disparaitre ou du moins les desserrer.

Quels sont ces verrous ?
Nous l’avons déjà évoqué : notre système éducatif est excessivement bureaucratique. Mais avec une situation paradoxale : si la structure est jacobine et bureaucratique elle est en même temps très laxiste et manquant de fermeté sur les principes et les finalités. Comme le dit François Dubet : « Les ministres de l’éducation sont des acteurs faibles à la tête d’une administration extrêmement puissante mais mal pilotée, observe t-il. Aucun changement ne peut être entrepris sans le consentement des enseignants, et c’est tant mieux. Mais ce principe d’adhésion est allé trop loin : l’école semble appartenir aux professionnels de l’école, elle a échappé aux politiques.  » .
Pour Antoine Prost dans son livre magistral Du changement dans l’École : « La réforme n’est pas possible sans l’administration mais l’administration telle que nous l’avons rend impossible la réforme pédagogique  ». Dans son livre, il montre bien que les « réformateurs » que sont les mouvements pédagogiques et quelques noyaux dans les syndicats sont souvent mal vus de l’administration qui n’aime pas qu’on lui dise ce qu’elle a à faire et qui redoute qu’on casse trop les routines dont elle a besoin pour être efficace. La logique bureaucratique à l’œuvre conduit bien trop souvent les cadres intermédiaires à produire de la procédure pour se convaincre d’exister… On retrouve là, les logiques de territoire évoquées plus haut.
C’est aussi lié à la confusion entre deux fonctions qui sont les fonctions d’animation d’une part et les fonctions d’évaluation (individuelle) d’autre part. L’une pollue l’autre… Et on aboutit ainsi à des effets pervers : comportements infantilisants, clientélisme, contrôle a priori, paperasserie, conformisme…
Il importe donc de redonner de la marge de manœuvre aux équipes enseignantes et de la capacité d’action. Ce que l’on appelle en anglais de l’empowerement. Mais une capacité d’agir qui se situe au niveau de l’autonomie des équipes et non pas dans une « liberté pédagogique » qui est trop souvent la liberté de ne rien changer. Il faut aussi que la logique du changement ne soit pas dans des lois bavardes (pour reprendre une expression d’Antoine Prost) mais dans des dispositions qui permettent les transformations « à bas bruit ».
Antoine Prost, toujours lui, identifie un deuxième verrou. « tout se passe, nous dit-il, comme si l’on pouvait tout changer dans l’Éducation nationale sauf l’enseignement lui-même.Toutes les réformes sont possibles sauf la réforme pédagogique, malheureusement c’est la plus importante ». Le deuxième verrou ce sont donc les enseignants eux-mêmes. Ou plutôt les conservatismes et les corporatismes. Mais qu’on n’attende pas de moi une critique facile des enseignants pour le plaisir, j’en suis un moi même et je m’inclus dans la critique. Les conservatismes sont souvent dans les discours mais pas forcément dans les pratiques. Le système lui même conduit à l’infantilisation et la formation reçue renforce les corporatismes en construisant une identité professionnelle réduite (dans le 2nd degré) à la seule référence disciplinaire. Innover, changer, c’est donc aussi « s’autoriser », car les barrières sont bien souvent celles de nos propres routines et nos représentations. Et peut-être qu’innover c’est en fait « agir en fonctionnaire responsable » et simplement appliquer la loi...
Un autre blocage réside dans l’aspect très individuel voire intime du métier. La critique du système éducatif est prise par de nombreux enseignants comme une critique de leur propre travail. Un travail qui reste beaucoup trop individuel alors que la transformation de l’école passe par la généralisation du travail d’équipe.
Beaucoup d’autres se réfugient derrière l’attente d’une réduction des inégalités dans la société pour se dispenser d’agir au quotidien dans leur classe.
Quant à l’opinion, à l’exception de quelques sujets vus sous l’angle pratique (« à quelle heure, vais-je récupérer mon gamin à l’école ») elle semble peu intéressée par les questions éducatives. Ce sont autant de verrous qui empêchent une réelle évolution du système.
Mais les blocages sont aussi dans la manière dont cette refondation a été menée jusque là.

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Un slogan pour la refondation
Le gouvernement trouverait un véritable soutien en mettant en avant une véritable refondation, mais à condition qu’il en assume le caractère global et en dessine sans hésitation les contours. Ce qui a manqué jusqu’à maintenant.
Au lieu de cela, il s’est épuisé depuis deux ans dans des initiatives sectorielles qui, si pertinentes soient-elles, n’ont pas été rattachées à un véritable projet et dont les inévitables difficultés de mise en œuvre ont été saisies comme prétexte par ses adversaires politiques pour occuper le terrain médiatique, tandis que des concessions excessives ont renforcé les conservateurs en décourageant tous ceux qui auraient pu appuyer ce nécessaire mouvement de refondation. La question de l’évaluation ou celle de la place des parents dans l’École subira le même sort si un objectif supérieur n’est pas affirmé.

Il a donc manqué un slogan à cette refondation. Une indication sur le chemin à suivre. Un « grand récit » pour reprendre une expression à la mode. On aurait aimé entendre rappeler que ce que l’on n’ose plus appeler la « refondation » a d’abord pour enjeu de construire une école vraiment démocratique et de lutter contre les inégalités et l’échec.
Combien de « Pisa-Choc » faudra t-il ? Car les résultats de Pisa tout comme les travaux des sociologues depuis de nombreuses années nous montrent bien que notre système éducatif ne fonctionne pas bien. Nous sommes aujourd’hui, triste record, le pays où l’origine sociale joue le plus dans l’accès aux diplômes.
Tout se passe comme si les derniers à avoir bénéficié de la massification de l’École avaient refermé la porte derrière eux... Malheur aux vaincus qu’on entend assez peu sauf lorsque de temps en temps des émeutes éclatent dans les cités “sensibles” loin des centres villes...

Lutter contre les inégalités ?
Il est tentant d’en déduire que la seule solution est donc dans l’« attente » d’un grand soir pour se dispenser de réformer l’école. Or l’école produit aussi ses propres inégalités. Dans un livre datant de 2010, Les sociétés et leur école François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Veretout montraient que plus l’école est inégale et plus injuste est la société. Mais ils démontraient aussi que le lien n’est pas aussi simple et qu’une école injuste peut exister dans une société égalitaire et inversement. Ils soulignaient qu’on peut donc militer pour une école plus compréhensive et plus accueillante sans penser pour autant que cette école changera le visage de la société. À l’opposé, il n’y a pas à attendre que la société devienne meilleure pour améliorer l’école..
Pour tous ceux qui se sont donné pour slogan depuis des années « changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école », l’un ne va pas sans l’autre.
Il ne s’agit pas seulement de se préoccuper de restaurer une « école républicaine » mythifiée où la méritocratie fonctionnerait et permettrait à des personnes issues de milieux modestes d’accéder à de hautes fonctions. Notre indignation et notre engagement porte d’abord sur le sort réservé aux vaincus du système. Nous n’acceptons pas que l’on s’accommode du maintien d’un noyau dur d’élèves en échec. Plus qu’une école républicaine nous voulons une école vraiment démocratique qui permette la réussite de tous.
Nos assises 2011 avaient pour titre « Pour une école plus juste efficace ». L’efficacité n’est pas un gros mot libéral. On peut faire mieux avec les moyens dont nous disposons. Et l’objectif de réduction des inégalités n’est nullement contradictoire avec plus d’efficacité. Comme le soulignaient déjà Baudelot-Establet à propos des résultats de PISA 2007 : l’élite est bonne quand la masse n’est pas mauvaise. Faire en sorte que l’École française soit moins sélective (ou plutôt qu’elle ne le soit que quand c’est nécessaire) n’est pas incompatible avec de bons résultats comme le prouve les cas finlandais, québécois ou polonais.

Conclusion
Un militant n’est jamais endeuillé, cette phrase de Daniel Hameline (Cahiers Pédagogiques n°164) me semble un bon moyen de conclure ce discours. Certes, pour les militants pédagogiques, il peut y avoir de la déception voire de l’amertume lorsqu’on observe le petit monde de l’éducation, ses postures et ses blocages.
Mais cette déception ne doit pas nous dispenser d’agir là où nous le pouvons. Au contraire. Ne soyons pas semblables à ceux que nous blâmons et qui sont revenus de tout sans jamais y être allés (Meirieu). A nous de fatiguer le doute, contourner les blocages et chercher ensemble à améliorer notre enseignement pour aller vers une école plus juste, plus efficace, inclusive, bienveillante... A nous aussi de convaincre le gouvernement et tous nos interlocuteurs de faire de vrais choix !
C’est donc sur une note optimiste que je conclurais ce (trop long) discours.
A la question le changement c’est maintenu ?”, nous répondons pour notre part : OUI !
Nous serons toujours des militants résolus et combatifs de la lutte contre les inégalités.

Philippe Watrelot
Le 21/10/2014

Voir en ligne : Assises de la pédagogie

Sur la librairie

 

Enseignant : un métier qui bouge
Que s’agit-il d’enseigner, pour ce qui ne peut se réduire à une discipline scolaire ? Dans quel objectif, entre pacification des relations et formation du jugement moral ? Qui pour le faire, dans quel cadre ? Bien des questions, et ce dossier ose dès maintenant des réponses, dans la conviction que nous touchons là à un rôle fondamental de l’école.