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Remèdes aux mensonges et autres idées reçues

L’apprentissage, c’est mieux ?

Antidote n° 14, par Bernard Desclaux

L’apprentissage dès 14 ans, ou le pré-apprentissage, «  ce monstre du Loch Ness  », selon Claude Lelièvre… Un vieux «  serpent de mer  » de la droite française, tenace et qui ne cesse de refaire surface : mis en place à la rentrée 2006, abrogé en 2013, ressorti par l’opposition parlementaire en 2016 mais bloqué par la majorité, il est toujours présent en 2017 dans certains programmes électoraux. Aurait-il fait la preuve de sa pertinence pour notre société ?

«  Si un élève ne se plait pas à l’école, c’est quand même mieux de l’envoyer le plus tôt possible en apprentissage !  »

Voici une belle phrase compassionnelle, qui attend l’adhésion de tous tant elle fait référence apparemment au bon sens de chacun. Globalement, ça pourrait se résumer par «  vaut mieux faire ce qui plaît  ». Sauf que c’est peut-être un peu plus compliqué.

«  Chaque fois qu’il y a des orientations précoces, les études montrent qu’elles se font au détriment des classes sociales les plus défavorisées. Il est vrai que certains jeunes ont du mal à trouver leur place dans l’école telle qu’elle fonctionne. Mais il faut cesser de considérer la voie professionnelle comme une solution aux dysfonctionnements du collège unique. Le peu d’appétence pour les maths ou l’histoire n’implique nullement de façon automatique un goût immodéré pour la maçonnerie ou la plomberie.  »

Communiqué de presse du CRAP-Cahiers pédagogiques http://www.cahiers-pedagogiques.com/Apprentissage-a-14-ans-une-politique-de-renoncement, 9 novembre 2005.

Le projet de «  revenir  » à la possibilité d’entrer en apprentissage avant la fin du collège se retrouve dans nombre de propositions de droite que nous voyons agitées en ce moment. Mais cet apparent bon sens est à examiner de près, en commençant par se poser la question de l’apprentissage.

Qu’est-ce que l’apprentissage ?

Le contrat d’apprentissage est un contrat de travail. Il l’a toujours été. Il oblige l’employeur, notamment, à organiser le temps de travail pour permettre à l’apprenti de suivre une formation, au bout de laquelle celui-ci passera un examen lui permettant d’obtenir un diplôme professionnel. Et ce diplôme professionnel est reconnu nationalement, car il est inscrit au Répertoire national des certifications professionnelles tenu par la Commission nationale de la certification professionnelle qui dépend du ministre de la Formation professionnelle.

Mais il y a une forte ambiguïté, car l’article L. 115-1 du Code de l’éducation dit aussi que : « L’apprentissage concourt aux objectifs éducatifs de la nation. L’apprentissage est une forme d’éducation alternée. »

Sur le plan des procédures d’orientation, l’apprentissage n’a jamais été une voie d’orientation, autrement dit, les conseils de classe n’ont jamais pu imposer l’apprentissage comme orientation. A la fin de la scolarité obligatoire (16 ans ou sortie de 3e), un jeune, avec l’accord de sa famille, peut signer un contrat d’apprentissage, mais les conseils de classe ne peuvent l’imposer ni le suggérer. Et comme ancien directeur de CIO, je peux dire «  heureusement  » !

L’apprentissage est-il une voie d’insertion ? Le contrat d’apprentissage est un contrat à durée déterminée, déterminée par le temps de la formation à laquelle il est lié. Il n’y a aucune assurance de poursuite dans la même entreprise. Et même, on peut être certain que s’il y a embauche, sur un autre type de contrat (CDD ou CDI) ce sera dans une autre entreprise. En particulier dans l’artisanat, le poste occupé par l’apprenti fait partie de l’organisation du travail. Il ne peut être occupé que par un apprenti. La structure financière l’impose également. Le petit artisan peut payer un apprenti mais très difficilement un poste à temps plein, le saut financier étant énorme.

Ne pas se plaire à l’école

Examinons maintenant la condition de cette sentence «  Si un élève ne se plaît pas à l’école…  ». Ce «  déplaisir  » n’est pas un état, une caractéristique de l’élève mais le résultat d’un processus souvent long. Et le fonctionnement scolaire ne permet pas le plus souvent de repérer suffisamment tôt. Mais essayons tout de même de se poser quelques questions.

Pourquoi ne se plaît-il pas à l’école ? Faut-il se plaire à l’école ?

Antoine Prost avait écrit un petit texte pour la revue de l’AFAE qu’il avait intitulé si je me rappelle bien : Pourquoi aller à l’école ? Et son texte apportait deux réponses malicieusement simples : il y avait la réponse en terme de «  pour  » et celle en terme de «  parce que  ». Les «  parce que  » vont à l’école car ils y sont obligés, l’école est obligatoire, c’est comme ça. Les «  pour  » y vont pour en obtenir quelque chose. Ce quelque chose peut être très différent, une culture, un plaisir, une utilité. Mais ceux-là y vont motivés par l’obtention de quelque chose. Mais, attention, aussi bien les «  pour  » que les «  parce que  » risquent d’éprouver un déplaisir au bout du compte. Les uns parce qu’ils n’y trouvent pas ce qu’ils en attendent, et les autres par ce que les efforts de l’obligation de sont plus soutenables.

Ce déplaisir peut également venir de raisons extérieures à l’école. Ce que certains appellent les phobies scolaires peuvent avoir leur déclencheur dans la famille, dans des difficultés ressenties par l’enfant et ainsi empoisonner ses rôles d’élèves.
Il peut y avoir des raisons internes à l’école, des répulsions, mais par rapport à quoi ? A une ou des matières ? Récemment, le Café pédagogique a titré un entretien avec Yves Reuter : « Aimer/détester une matière : Une approche inédite du décrochage scolaire ».

On peut également lister parmi les raisons de ce déplaisir, les modalités pédagogiques, ou les contraintes scolaires. Quel est l’environnement de l’élève, est-il objet d’un harcèlement ? François Dubet a beaucoup écrit à propos de la nécessité éprouvée par l’élève de « sauver la face ».

Si on prend au sérieux ces questions, et si l’on examine la situation, le processus dans lequel se trouve chaque élève qui « se déplairait à l’école », il est alors bien difficile, me semble-t-il, de conclure que la solution est unique et se situe hors l’école.

Et en passant, il se trouve que ce sont ceux qui prônent un retour à l’autorité du maître, à la discipline, parfois à l’uniforme, qui avancent le plaisir comme critère pour rester à l’école ! Amusant, non ?

C’est mieux

Poursuivons avec le connecteur « c’est quand même mieux  qui engendre deux types de questionnement. Et tout d’abord : « c’est mieux » pour qui ? Pour l’élève, les enseignants, l’établissement, les autres élèves ? Ces questions, et il y en aurait peut-être d’autres, signalent qu’il existe des intérêts divergents et qu’un tiers se fait l’arbitre entre eux. Et ici, qui serait ce tiers ?

On a un deuxième type de question : « c’est mieux » que quoi ? Ici, on compare deux situations, la situation scolaire, déplaisante pour certains, et la situation de l’apprentissage qui pour les mêmes seraient… bien meilleure ! Mais en quoi serait-elle meilleure ?

Pour répondre à cette question, il faut dévoiler un non-dit que la propagande a, depuis des années, inculqué : l’apprentissage donne accès à un emploi ! C’est le contraire qui serait vraiment curieux puisque l’apprentissage est, comme on l’a dit, un contrat de travail ! Autrement dit, ce qui est vraiment curieux c’est plutôt la perte de l’emploi après la fin du contrat d’apprentissage…

Le socle pour tous

En fait, derrière cette phrase anodine, il y a un grand retour en arrière dans l’histoire du système éducatif.

« Si un élève ne se plait pas à l’école » : « à l’école » ? Non, personne n’envisage une orientation au cours de l’école primaire, mais bien au cours du collège, en fin de cinquième, de quatrième, à quatorze ans… Or, pour cela il faut donc rendre possible, légitime, la sortie du collège avant sa fin (obligation scolaire à 16 ans et fin du collège), et pour cela renier au moins les deux dernières lois votées par la droite, puis la gauche :

  • la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, en date du 23 avril 2005 ;
  • la loi du 8 juillet 2013 pour la refondation de l’école, qui concrétise l’engagement de faire de la jeunesse et de l’éducation la priorité de la Nation.

Toutes les deux ont institué un socle commun qui doit être acquis par tous les élèves. Gilles de Robien, alors ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le présente ainsi, dans sa préface à la brochure Le socle commun de connaissances et de compétences de 2006 présentant ce socle :
«  Ce socle a été voulu par la représentation nationale, qui l’a inscrit dans la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, en date du 23 avril 2005, conçue par mon prédécesseur, François Fillon. Selon l’article 9 de cette loi, “la scolarité obligatoire doit au moins garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l’acquisition d’un socle commun constitué d’un ensemble de connaissances et de compétences qu’il est indispensable de maîtriser pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et réussir sa vie en société ”.  »

Bernard Desclaux
Directeur de CIO retraité, ancien formateur

Ce qu’en dit Philippe Meirieu :

«  L’apprentissage à 14 ans est un renoncement très grave. Renoncement à l’ambition du Général de Gaulle et du ministre Berthoin qui imposèrent, en 1958, la scolarité obligatoire à seize ans. Renoncement à l’ambition d’une École de la République qui ne doit pas se résigner à former des citoyens à deux vitesses. Renoncement à une véritable réforme de l’École capable, dans un même creuset, d’offrir à chacun des moments d’apprentissages communs et des itinéraires différenciés pour l’accès aux savoirs fondamentaux.
Renoncement, à une ambition essentielle de la France – qui est, certes, loin d’être réalisée –, mais qui doit constituer un horizon possible, une tâche à laquelle s’atteler ensemble, professeurs, parents, citoyens, hommes politiques : garantir à chaque enfant, à seize ans, la maîtrise des fondamentaux de la citoyenneté.
Renoncement à l’inventivité sociale et pédagogique qui pourrait permettre une réforme en profondeur de l’institution scolaire. Renoncement à la lutte contre l’apartheid urbain et social qui – si nous n’y prenons garde – pourrait bien agrandir sous nos pieds la fracture sociale… au point que nous y tombions tous dedans prochainement !  »

Point de vue initialement publié sur le site du Café pédagogique, encore accessible sur le site Pedagopsy.


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