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Conférence de Jacques-François Marchandise

De quoi serons-nous capables avec le numérique ?

Cécile Blanchard

21 août 2016

Le numérique ouvre de nombreuses possibilités pour développer la capacité d’agir, les compétences, la citoyenneté de chacun. Mais il produit des effets ambivalents et peut aussi nous faire passer à côté de ces promesses. Tout dépend donc de ce que nous en ferons.


« Le numérique ce n’est pas un outil, c’est d’abord un fait social, interprétable en matière économique, sociologique... », assure Jacques-François Marchandise, cofondateur et directeur de la recherche et de la prospective de la Fing (Fondation internet nouvelle génération), professeur associé à l’Université Rennes 2. Il intervenait aux rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques ce vendredi 19 aout. « Le numérique n’impose pas un modèle unique, c’est un ensemble de possibilités. Les technologies m’intéressent précisément à travers ce qu’elle suscitent comme possibilités et comme pouvoir d’agir », qu’il présente comme le fait d’ « apprendre à pêcher plutôt que de donner du poisson ». Et il distingue le « pouvoir de » (au niveau de l’individu), le « pouvoir avec » et le « pouvoir sur ».

Parmi les indicateurs de ce pouvoir d’agir, il cite l’accès à des connaissances gratuites « qui nous étaient radicalement inconnues avant », et, au-delà, à des outils d’expression. De même, « le numérique peut être un moyen de sortir du cadre qui est assigné aux individus, qu’il s’agisse d’un cadre territorial ou social... C’est un moyen d’échapper à la relégation territoriale, à l’assignation au territoire qui a sa part dans l’exclusion. » Mais il fait observer que « la plupart du temps, les moyens numériques vont donner du pouvoir d’agir à ceux qui en ont déjà ».

Faire société autrement

Jacques-François Marchandise formule l’hypothèse qu’ « il ne suffit pas qu’il y ait des outils pour "faire société" autrement » et a « l’intuition qu’on peut convoquer avec le numérique des cultures du partage, du collectif, de la citoyenneté ». Il poursuit : « Derrière les indicateurs du pouvoir d’agir, se cachent des questions très politiques. » Par exemple : « Que change le numérique dans la société ? Comment, au début des années 80, l’informatique est venue donner du pouvoir aux usagers ? Est-ce que le numérique peut être un ascenseur social permettant des décloisonnements, des courts-circuits ? » Il invite à « se demander en quoi les dispositifs numériques nous donnent des capacités et du pouvoir dans des conditions nouvelles. »

Soulignant l’importance de « notre capacité de détournement, de nous emparer de quelque chose pour en faire autre chose », il rappelle notamment que le minitel était conçu pour servir d’annuaire mais qu’il a finalement été utilisé pour de la messagerie. Selon lui, de fait, « la fonction principale du numérique c’est de retisser du collectif, de recréer du lien social. Aujourd’hui les grands flux du numériques sont autour des réseaux sociaux. La question de la socialisation est centrale. »

Numérique et école

Quelles conséquences en tirer pour l’école ? Jacques-François Marchandise observe que les plans numériques successifs n’ont pas métamorphosé l’école. « Pourquoi ça ne va pas mieux ni plus mal avec le numérique dans l’éducation ? Il y a parfois trop d’injonction institutionnelle alors que l’outil concerné ne convient pas à tous sous la même forme et au même moment. »

Au-delà, on peut se demander si l’école de demain sera forcément « numérique » : « Aujourd’hui, l’avenir de tout est supposé numérique. Le numérique comme modèle exclusif pour l’avenir est abusif. Plutôt que de s’interroger sur ce qui va changer à l’école, dans les apprentissages, la formation, avec le numérique, regardons ce que peut être l’école face à un monde traversé, voire investi, par le numérique, demandons-nous ce que la culture, l’éducation, peuvent apporter dans ce monde. Nous avons besoin de former des gens capables de comprendre et faire des choix, d’entrer dans des formes de citoyenneté. »

Cela suppose de s’interroger : « Quand on injecte des technologies dans un environnement d’apprentissage, sont-elles une nouvelle norme ou outil de liberté, d’ouverture ? »

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Jacques-François Marchandise aux rencontres du CRAP-Cahiers pédagogiques

Dans la salle, quelqu’un se fait l’écho des craintes des enseignants et de l’ensemble de la société face à la masse d’informations que les jeunes ont à disposition, et face à leur méconnaissance de la façon dont sont fabriquées les informations. Jacques-François Marchandise confirme que, puisque la plupart de la connaissance est accessible sous la forme d’un « gigantesque self-service », un des objectifs est d’apprendre aux jeunes à trier, à hiérarchiser les connaissances et les informations. « Les adultes ont eux-mêmes des apprentissages lourds à faire, au moment même où ils doivent guider les enfants pour trier l’information ».

Il relativise d’ailleurs l’autodidaxie des jeunes en matière de numérique : « Les enseignants estiment souvent que leurs élèves en savent plus qu’eux en matière de numérique. Mais les jeunes sont nombreux à dire que leur numérique n’a rien à voir avec celui de l’école. » Et il constate que « les agriculteurs et les enseignants sont deux professions massivement informatisées mais qui ne s’estiment pas assez compétents ».

La tentation de la substitution

Autre écueil : « Il ne faut pas se laisser dominer par la tentation que le numérique se substitue à ce qui était avant. Ce que produisent les dispositifs numériques ne peut être réduit à une substitution : un cours en ligne n’est pas un cours, c’est une autre aventure, à penser comme telle. Une carte géographique pliée en accordéon n’est pas la même chose qu’une carte interactive avec géolocalisation, cela n’offre pas le même champ de vision. »

Toujours dans cette recherche du pouvoir d’agir, Jacques-François Marchandise, suggère de repérer « le moment où le numérique redonne confiance en soi et permet de faire des choses qu’on n’arrive pas à faire sans lui. »

Et il invite à « prendre au sérieux les outils du numérique, car ils englobent des méthodes, des intentions, des techniques de coopération, de relation à l’autre, de la pensée et des normes ».

Cécile Blanchard

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