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N° 518 - Enseigner, former : écrire

Un site d’écriture collaborative

Patrice Hardouin

Publier des contenus pédagogiques sur internet amène à se poser bien des questions sur l’utilité desdits contenus, leur forme, la possibilité pour les enseignants lecteurs de se les approprier et de les réutiliser, l’évolution et la mise à jour des contenus, sur ce qu’en pensent les lecteurs.

Fin 2001, alors nouvellement lauréat d’un concours [1], j’ai décidé de créer un site internet de publication de contenus pédagogiques dans mes matières d’enseignement. Le but premier n’était pas de nourrir un lecteur consommateur, mais bien de solliciter la participation de ses utilisateurs. Ainsi, le site propose trois profils principaux : le visiteur qui interagit avec les auteurs via les forums sous les articles ; les rédacteurs qui écrivent les articles et participent aux discussions autour des demandes de publication ; les administrateurs qui valident in fine les publications pour qu’elles apparaissent sur la partie publique du site.

La création de ce site avait divers objectifs : mieux connaitre les détails des différents enseignements possibles avec ce concours (plus de vingt matières différentes) ; classer et archiver des cours jugés pertinents afin de les retrouver facilement ; produire et publier des articles de manière collaborative pour en augmenter l’intérêt et tenter d’en diminuer les approximations et incohérences éventuelles ; aider les nouveaux candidats ou lauréats de ce concours à en comprendre la complexité ; présenter des informations pédagogiques jusqu’alors absentes d’internet ; privilégier les ressources libres de droits, entièrement éditables pour une appropriation complète par les collègues intéressés.

En mettant à profit mon expérience de cinq années comme correspondant pour la presse écrite d’un quotidien régional, j’ai rédigé d’emblée plusieurs dizaines d’articles pour lancer le site.

Rapidement, plusieurs rédacteurs m’ont rejoint en adhérant à ce principe de travail collaboratif. Au fil des années, les publications se sont enchainées, à des rythmes variés et dépendants de nos humeurs et disponibilités. Des articles visaient à expliciter certains documents officiels (référentiels, règlements d’examens), d’autres présentaient une séquence ou juste une séance pédagogique particulière.

Des contenus parfois trop péremptoires

L’une des premières remarques reçues par courriel était la suivante : « Vous devriez avoir honte de publier des cours aussi nuls. Aucun de vos cours ne peut rentrer dans ma progression. »

J’aurais pu rétorquer à l’expéditeur que s’il n’était pas satisfait de ce qu’il avait pu trouver sur le site, il pouvait aller voir ailleurs, ou dans le meilleur des cas, adapter le contenu à ses propres besoins et impératifs. Mais le problème posé semblait être plus compliqué, pour différentes raisons. D’abord, parce que nombreux étaient les collègues qui souhaitaient des solutions clés en main et non pas des esquisses ou des modèles à s’approprier, ce qui peut se comprendre, vu la diversité des matières enseignables avec ce concours et l’impossibilité d’être spécialiste de tous les domaines concernés. Ensuite, on sait bien que ce n’est pas parce qu’une expérience pédagogique a pu fonctionner dans un contexte particulier qu’elle sera reproductible par un autre enseignant. Il faut donner un maximum d’informations pour permettre au lecteur de s’approprier le contenu et l’adapter à sa situation de travail. La description de la situation pédagogique doit être factuelle et ne pas négliger les points d’achoppement (qui montrent, en outre, que le rédacteur n’est pas le superprofesseur qu’il semble être de prime abord). Enfin, ce message cinglant nous renvoyait à la nécessité de ne publier que des contenus de qualité, sans céder à la facilité de mise en ligne sur un site internet. Rien ne sert de publier des articles inutiles (car trop banals) ou contreproductifs (car inexploitables) pour la plupart des enseignants.

Il nous a fallu apprendre à évoluer avec la critique, prendre sur soi par moments, et surtout comprendre et interpréter les mots pour avancer grâce aux commentaires des lecteurs.

Des adaptations progressives

La publication de contenus pédagogiques sur notre site a contribué à faire connaitre ce concours et à y amener davantage de candidats. Les publications proposées et les critiques de lecteurs ont été progressivement plus variées et plus précises. Les rédacteurs et administrateurs du site ont amélioré leurs modèles de publication et créé des modèles communs selon les types d’articles.

Les objectifs de publication ont également évolué. Nous avons modifié notre manière d’écrire et de publier nos articles pédagogiques, parfois sans même nous en rendre compte. À présent, vu la profusion de ce qui est disponible sur internet, nous n’écrivons plus pour pallier le manque de ressources. Si nous devons continuer à écrire, il faut que cela soit original et utile. Nos articles ne doivent pas laisser penser que les rédacteurs du site sont les seuls capables de mettre en place avec succès les applications pédagogiques présentées : le collègue enseignant qui va lire nos publications doit pouvoir les réutiliser dans sa pratique. Par contre, nous restons attachés à la nécessité de publier des ressources libres pour permettre à tout un chacun de se réapproprier les contenus publiés, sans risquer de piétiner d’éventuels droits d’auteurs restrictifs.

Repérer la substantifique moelle d’une publication est devenu rapidement un impératif. Il est relativement facile d’écrire sur nos pratiques, tant les journées d’enseignement sont riches d’évènements avec nos élèves et collègues. Mais tout écrire n’est pas utile pour les lecteurs. Le retour réflexif sur notre pratique avant la rédaction s’est avéré indispensable et incontournable.

Ainsi, en écrivant un article, on peut être tenté d’accumuler les informations, en laissant au lecteur la responsabilité d’en faire la sélection qui lui convient. Nous avons pris la mesure de notre rôle de rédacteur, qui est au contraire de déterminer ce qui est indispensable à la compréhension et à la reproductibilité de la situation pédagogique présentée. Il faut se faire violence pour ne pas trop en dire afin de rester accessible. Par exemple, le journal de bord dans lequel l’enseignant décrivait tout ce qu’il faisait n’était pas pertinent, il fallait trouver une solution d’écriture plus universelle.

Expérience et théories

Après douze ans de pratique, nous avons de plus en plus besoin de nous référer aux théories plutôt qu’aux seules expérimentations. Alors qu’à nos débuts, il nous semblait que l’expérience de l’enseignement prévalait sur les références théoriques, les grands courants pédagogiques sont de plus en plus cités dans nos écrits. Réflexion faite, l’essentiel de nos innovations a déjà été traité par d’autres (du béhaviorisme au socioconstructivisme). La lecture régulière d’ouvrages pédagogiques ainsi que des Cahiers pédagogiques a été utile pour resituer notre travail à sa juste place.

Nous voudrions établir des indicateurs d’évaluation pour améliorer la qualité des productions écrites, rédiger et publier nos articles en fonction de critères pertinents. Mais s’accorder sur une charte qualité commune à tous les rédacteurs du site demande du temps et reste pour l’instant en projet.

Nous sommes très attachés à la discussion avec nos collègues pour affiner les questions et tenter de comprendre les besoins de chacun. Les premiers retours se font par les rédacteurs du site, qui constatent souvent qu’ils n’ont pas été assez clairs lors de discussions informelles in vivo avec leurs collègues. Pour ma part, je me suis appuyé sur mon expérience de formateur d’enseignants pour revoir mes contenus et leur présentation.

Nous voudrions également solliciter les retours des lecteurs pour une évaluation à postériori, afin de repérer les points à approfondir et les corrections à apporter. Mais les retours de lecteurs via internet sont assez rares et, surtout, difficiles à interpréter. Nous avons tout de même fait quelques constats significatifs à partir des statistiques de consultation. Les contenus présentés de manière dynamique (titres, intertitres) et mis en scène accrochent nettement mieux et sont largement plus lus. Le titre est un élément décisif de la lecture d’un article et les mots clés le composant doivent être clairs. Les thèmes les plus lus sont souvent liés à l’actualité et, sur ce point, nous réalisons que nous ne sommes pas assez réactifs (souhaite-t-on l’être vraiment ?). Les illustrations (originales si possibles) doivent être bien choisies, pour être informatives.

Enfin, nous avons perçu la nécessité de mettre régulièrement à jour les publications pour en maintenir la qualité au cours des années, même si c’est compliqué à tenir dans les faits. Et nous ne réfléchissons plus seulement à la pertinence du contenu de nos écrits, mais également aux moyens utilisés pour les diffuser et les évaluer et aux méthodes pédagogiques à mettre en œuvre pour transmettre les informations présentées dans les articles, dans une perspective de formation à distance.

Patrice Hardouin
Enseignant de biotechnologies santé-environnement en lycée professionnel et en Segpa, formateur Canopé, académie de Guyane


Pour pratiquer l’écriture collaborative

Rédiger, publier et réviser autant d’articles que nous avons pu le faire depuis treize ans n’a été possible qu’avec l’appui d’outils informatiques libres, qui sont dorénavant incontournables.

Nous utilisons une chaine éditoriale pour gérer nos contenus. Le traitement de texte est relégué au rang de simple gadget chronophage. Après rédaction et balisage du contenu par l’auteur, la chaine éditoriale assure la mise en page et la publication à différents formats (PDF, web, diaporama, etc.). Nous utilisons essentiellement le modèle documentaire Opale de la chaine éditoriale Scenari (scenari-platform.org).

Le gestionnaire de contenus (CMS) est en fait un outil en ligne permettant de gérer entièrement un site internet. Nous utilisons SPIP (qui respecte la syntaxe française : www.spip.net) qui nous permet de travailler à plusieurs : plusieurs administrateurs, des rédacteurs, etc. Une fois un article écrit par un rédacteur, des améliorations ou corrections sont proposées dans l’espace privé du site. Une fois validé, l’article est publié en ligne sur le site public.

Le gestionnaire d’apprentissages (LMS) permet de publier de véritables parcours pédagogiques. La lecture de nos productions écrites est alors tutorée et guidée par un ensemble d’outils et d’activités. Nous utilisons pour cela Moodle (moodle.org) qui est spécifiquement dédié à cette tâche de formation à distance.

P. H.

Le site de l’auteur
Biotechno pour les profs : www.biotechno.fr


[1CAPLP biotechnologies : santé, environnement.

Sur la librairie

 

Enseigner, former : écrire
On n’y consacre guère d’attention. On se laisse bien souvent gagner par les facilités des formules toutes faites, ou encore le jargon du langage administratif. Regardons alors de plus près nos pratiques d’écriture et tentons d’en faire des opportunités de développement professionnel.


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