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N° 507 Questions aux programmes

Choisir le bon chemin

par Fatima Rahmoun

S’appliquer à faire le programme, c’est bien. Oser se contenter de le considérer comme une référence en se préoccupant avant tout de ce qui aident les élèves à apprendre, c’est mieux.

Pendant longtemps, j’ai lutté contre tous et contre tout. J’essayais d’avoir autant de légitimité que les autres professeurs, ceux qui enseignent les « vraies » matières. En lycée, j’y arrivais surtout grâce à la filière S très convoitée, pas toujours par des élèves scientifiques d’ailleurs. Mais quand j’ai enseigné en collège ou à des élèves de 1re L, cette légitimité m’a paru un peu bancale, même à moi. Je n’avais pas l’impression de servir à grand-chose et à force de vouloir « faire mon programme », je finissais par perdre de nombreux élèves.

Si ma matière n’avait aucune importance, quel était l’enjeu de faire mon programme ? Je faisais partie des professeurs qui ne voyaient aucun intérêt à faire de la physique-chimie au collège. Je me disais qu’il valait mieux ne rien faire plutôt que de dégouter des générations d’élèves.

Et pourtant, je faisais de beaux cours dialogués, je sélectionnais de belles activités, bref, je faisais bien mon travail. Je faisais même manipuler les élèves en classe entière (même s’ils étaient trente). Je rédigeais de très beaux protocoles expérimentaux que mes élèves ne lisaient pas, car ils m’appelaient toutes les deux secondes pour me demander ce qu’il y avait à faire. Je sortais de ces séances usée, agacée, désespérée devant l’incapacité de mes élèves à lire, réfléchir, manipuler, prendre la moindre initiative. Et cette impasse que représentent les cinquante-cinq minutes de cours finissait de m’achever : mes élèves avaient finalement commencé à rentrer dans l’activité une quinzaine de minutes avant la sonnerie. Que de temps perdu dans ces couloirs, à ranger ses affaires, à les ressortir cinq minutes plus tard, à se remettre au travail !

Alors, oui, au lycée, il y a le baccalauréat, même en 1re L, et quelle culpabilité si le chapitre non traité tombe à l’examen ! Mais qu’en est-il quand il n’y a pas d’enjeu en fin d’année ou en fin de cycle ? Doit-on bachoter dès la classe de 6e ?

Après trois ans à mettre en œuvre l’enseignement intégré de science et technologie (EIST), je suis persuadée qu’en 6e et en 5e au moins, c’est le chemin que l’on parcourt qui compte, pas l’arrivée.

Il n’y a pas de programme officiel pour l’EIST, mais un guide rédigé par la fondation La main à la pâte pour aider les professeurs à se lancer. Les programmes officiels des trois matières concernées sont la référence. Mais dans le cahier des charges de cet enseignement, le travail de groupe et l’investigation scientifique sont centraux, avec une grande liberté pédagogique pour les mettre en œuvre.

La contrainte de temps est toujours là, la mise en place régulière d’investigations scientifiques et du travail en groupes étant chronophage. Pour gagner du temps, j’ai analysé les programmes afin de distinguer les notions et savoir-faire essentiels, ce qu’il fallait absolument traiter. J’ai lu quelques ouvrages sur le sujet. Je me suis rendu compte que de nombreuses notions sont redondantes dans les programmes de sciences expérimentales au collège. J’ai choisi les questions d’investigations qui m’intéressaient particulièrement, soit parce que je les maitrisais déjà, soit parce que me former sur le thème m’intéressait.

Étrangement, plus je considérais que ma matière n’avait que peu d’importance, plus j’étais libre de faire ce qui me paraissait le plus intéressant, plus mes élèves s’intéressaient aux sciences et leur donnaient de l’importance. À la fin d’un cursus de 6e et de 5e EIST, certains de mes élèves incapables de s’organiser pour faire tous leurs devoirs choisissaient de faire le devoir maison de sciences plutôt que les devoirs de français ou de mathématiques. Pourtant les devoirs maison étaient toujours assez difficiles, mais les sciences étaient plus importantes pour eux que les « vraies matières ».

En fait, j’ai toujours eu cette liberté pédagogique. Je n’arrivais juste pas à la prendre, du fait d’une sorte de « surmoi professionnel », comme dit André Sirota. Je fais toujours bien mon travail, je prépare de belles investigations scientifiques, je fais manipuler mes élèves (même en classe entière), je les aide à apprendre à travailler en groupe, à être autonomes, mais j’essaie de ne pas oublier que ma matière ne peut avoir que l’importance que les élèves lui donneront.

Fatima Rahmoun
Professeure de physique-chimie à Paris


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