Pour des humanités modernes dans l’archipel européen
Ce texte propose d’abandonner un discours nostalgique et de diriger les apprentissages des élèves vers une identité européenne et une approche par compétences.
Aux élèves latinistes qui l’interrogent à propos de la nature du devoir de mémoire, l’historien Piotr Cywinski rapporte l’anecdote suivante : quatre mois après sa prise de fonction au poste de directeur du musée d’État Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, il interpelle un touriste sud-coréen et lui demande pourquoi, après Londres, Paris, Rome et Berlin, il visite le camp de concentration. Non sans provocation sans doute, l’individu lui répond : « Pour comprendre les Européens. » Une telle assertion interpelle l’historien et l’enseignant sur la nature et le contenu de la transmission dont ils ont la charge vis-à-vis de la première génération d’Européens du XXIe siècle. Quel discours tenir à propos de l’héritage et des valeurs de la civilisation qui se réclame d’Athènes et de Rome ? Comment aider les élèves à se construire leur identité européenne à partir de l’étude des racines culturelles et des références communes du continent, les langues et cultures de l’Antiquité (LCA) ?
Il n’est plus temps de rêver avec nostalgie à un illusoire âge d’or de l’enseignement des langues anciennes. Le discours trop souvent répandu de sauvetage ou de sauvegarde des LCA est passéiste. L’avenir des lettres classiques passe par leur positionnement au centre de l’éducation, et non plus à sa périphérie optionnelle. À charge pour nous, enseignants, d’abandonner notre posture muséologique et de penser l’efficience de notre enseignement pour ceux qui vont édifier le XXIe siècle.
Faisons fi de l’incantation stérile du supplément d’âme et mettons les humanités modernes en action. Pensons les programmes en réponse aux problématiques de l’homme contemporain. Donnons à nos élèves l’opportunité d’user de leurs compétences acquises dans les autres disciplines, sur le monde gréco-romain envisagé comme une modélisation de monde achevé. Accompagnons-les dans leur devenir d’interprètes, au sens d’Yves Citton (2010) d’un monde fini, pour les aider à penser l’Europe et leur monde en devenir. Heinz Wismann et Pierre Judet de la Combe nous y invitent pour ce qui est de la construction européenne : « La reconnaissance mutuelle ne passe pas par le seul respect des différences, dans une ignorance confortable, mais par la reconstruction de la genèse de ces différences issues d’un terrain historique commun. »1
Pour le latin et le grec ancien, il n’est question, dans l’immédiat, ni d’un classement au patrim…