Réenchanter le pédagogue

nipedu-logo-nouveau.jpgChristelle est enseignante. Pétillante, enthousiaste, elle nous explique, au détour d’une conversation, que fatiguée par la classe, elle suit à distance un master d’ingénierie de e-formation.

Christelle n’est pas la première collègue qui nous dit envisager une reconversion dans la formation en ligne. Qu’est-ce qui pousse cette enseignante passionnée à s’éloigner de l’humain, du sensible, en somme de tout ce qui fait le sel du métier, pour mettre son expertise et son énergie au service de la e-formation ?

Au-delà d’un contexte institutionnel dégradé, de l’absence de reconnaissance socioéconomique et de perspectives d’évolutions de carrière très limitées, la sécurisante froideur de la e-formation constitue-t-elle un attrait pour des professionnels en recherche d’une action pédagogique réduite à sa seule technicité ?

Mécanique anxieuse

La recherche a démontré le lien entre anxiété, effacement du sentiment d’efficacité et dégradation de l’agentivité (capacité à agir sur le monde) des enseignants. Or, la recherche, toujours, explique que les leviers qui pourraient désamorcer cette mécanique anxieuse, à travers les ressources offertes par l’environnement ou le soutien par la communauté, sont de moins en moins actionnables. Tout se passerait donc comme si les collègues, soucieuses et soucieux de reconquérir leur pouvoir d’agir, se tournaient vers des contextes pédagogiques plus sécurisés.

Pourtant, les émotions sont un enjeu majeur du monde de la e-formation qui, comme tous les autres acteurs de l’industrie du numérique, cherche à se démarquer dans cette grande bataille de l’attention. Pour le dire autrement, un apprenant non captif aura toujours mieux à faire qu’à suivre une formation en ligne. Et pour capter l’attention, quoi de mieux que de jouer avec les émotions ? C’est ce que Facebook a bien compris. C’est précisément ce que le Congrès américain reproche au mastodonte des réseaux sociaux, mettre en avant des contenus propices à créer de l’émotion pour susciter de l’engagement : parfois pour le meilleur, trop souvent pour le pire.

Le secteur de la e-formation ne s’y trompe pas. Les plateformes y développent des environnements qui suscitent l’expression des émotions (le storytelling), l’affirmation des individualités (les avatars) et le mouvement (la ludicisation). Finalement, n’est-on pas là face à une tentative paradoxale de recréer in silico ce à quoi l’on tentait d’échapper in vivo ?

Tout tourne en réalité autour de la nature des émotions que l’on cherche à provoquer. La chercheuse américaine Barbara Fredrickson a souligné l’importance des émotions positives dans ce qu’elle appelle « l’effet ­Braden & Build » (expansion et construction). Pour elle, les émotions positives activent une spirale vertueuse : elles augmentent nos capacités cognitives qui nous permettent à leur tour de développer de nouvelles compétences. Ces dernières alimentent notre sentiment d’efficacité, et voilà notre agentivité réenclenchée.

Qu’il s’agisse de e-formation ou d’enseignement face aux apprenants, de capter l’attention des utilisatrices et utilisateurs derrière leur écran ou d’éviter l’épuisement et la fuite des talents, les leviers seraient donc les mêmes : développer des environnements favorables à l’émergence d’émotions positives. Mais au fait, n’est-ce pas cela la pédagogie ?

Régis Forgione, Fabien Hobart et Jean-Philippe Maitre

Épisode d’octobre 2021 de Nipédu : https://nipcast.com/nipedu-s9e2-loin-des-cours-loin-du-coeur/


Article paru dans le n° 573 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

Les maths, est-ce que
ça compte ?

Coordonné par Baptiste Hebben et Claire Lommé
Tous les acteurs de l’enseignement se trouvent confrontés à la question des « bases » ou des « fondamentaux » : pour effectuer des choix dans les programmations, pour remédier aux difficultés d’élèves, pour proposer des évaluations. Quelles sont les mathématiques que l’on doit enseigner aujourd’hui ?