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Ode aux chaudronniers

Comme d’autres sujets que l’on aborde régulièrement chez Nipédu, celui du dialogue difficile entre les chercheurs et les enseignants est une arlésienne tristement célèbre dans les milieux de l’éducation.

Ce n’est pas faute d’efforts ! Les initiatives sont de plus en plus nombreuses (La main à la pâte, les Lieux d’éducation associés, etc.). Pour autant, encore très lointaine semble l’entente consensuelle sur ce que devrait être cette relation. Parce que, n’en déplaise au CSEN (Conseil scientifique de l’Éducation nationale), la manière dont la recherche doit nourrir la pratique est loin d’aller de soi.

D’un côté, les difficultés, la dévalorisation et la pénibilité du métier d’enseignant peuvent rendre assez peu audible, pour celles et ceux qui l’exercent, une formation de la part de personnes qui ne l’ont, eux, potentiellement jamais exercé.

De l’autre côté, cette défiance finalement légitime (quel apprenti n’est pas formé par un expert de son corps ?) est parfois accueillie par les chercheurs comme une forme d’arrogance qui ne laisserait aucune chance à ce que le temps long, la minutie de la recherche puissent lui donner une légitimité à nourrir la pratique.

Et, à l’aide d’un biais de confirmation très fort (on voit toujours plus facilement ce qui confirme ce que l’on pense plutôt que ce qui l’infirme), ces deux dispositions s’autoentretiennent à l’intérieur des deux communautés. Cela rend difficile le désamorçage d’une rencontre qui, dès que l’un ou l’autre ouvre la bouche, ne fait que donner corps aux aprioris. Puisqu’en effet, pas de tergiversation possible, enseignants et chercheurs ne parlent pas la même langu​e, et que la complexité des situations d’enseignement a, sur le plan de leur langue respective, deux conséquences diamétralement opposées.

Les mains de l’artisan

Du côté des enseignants, leurs expériences, qui se répètent, deviennent des habitudes, connaissances et gestes professionnels qui, pris dans l’urgence du ici et maintenant, n’ont pas vraiment besoin d’être formalisés. Bénéficiaires d’automatismes, ils ont bien d’autres préoccupations que de trouver les mots justes.

Du côté des chercheurs, ils ne font que ça : chercher les mots justes pour décrire les multiples dimensions et aspects qui régissent une situation d’enseignement. Mais la précision nécessaire au langage scientifique impose qu’il soit spécifique (ne concernant qu’un seul aspect parmi de nombreux autres), souvent abscons, et donc immédiatement décorrélé de la pratique.

Cela n’est pas vrai uniquement pour l’éducation. À l’heure où les ingénieurs mettent en langage physique, mathématique ou informatique les plus belles innovations techniques, personne n’est plus efficace que des chaudronniers pour fermer les cuves des centrales nucléaires. Pas de calcul, pas de mots, mais toute l’intelligence des mains de l’artisan qui savent sentir la situation, ses changements imprévisibles mais surtout indicibles.

Reconnaissons une intelligence similaire aux enseignants. Bien sûr, la recherche éclaire, guide et donne des briques. Mais à l’heure où elle n’a jamais autant publié, ce n’est pas elle qui ferme la cuve. Surement donne-t-elle ses contours, mais où est la voute qui la clôt ? Et pourtant, l’école enseigne et provoque des apprentissages tous les jours.

Alors la parole des chercheurs est faite d’un très bel argent, mais en éducation aussi, c’est peut-être la pratique qui est d’or.

Régis Forgione, Fabien Hobart et Jean-Philippe Maitre

Article paru dans le n° 571 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

L’alimentation et l’école

Coordonné par Hélène Limat et Alexandra Rayzal

L’alimentation, un thème aussi essentiel à la vie que marginal à l’école ! Et pourtant il apparait dès qu’on s’interroge sur le fonctionnement du système scolaire dans bien des aspects : le bienêtre des élèves, l’organisation des établissements, les codes et règles, les représentations, les savoirs enseignés et les contenus d’enseignement.
Quelle place prend l’alimentation dans nos salles de classe, nos établissements, nos thématiques et nos cours ?