Que peut-on dire d’un enseignement interdisciplinaire imposé au collège à la rentrée 2016 (les EPI), à une échelle encore jamais vue (six projets par élève en trois ans), mais qui n’a duré qu’une année scolaire, puisqu’un seul projet par élève est désormais obligatoire ? Quelles étaient les difficultés rencontrées par les établissements, côté direction et côté équipes pédagogiques, dans la mise en place de ces EPI inclus dans la réforme du collège ? Au-delà de la réforme elle-même, comment les enseignants intègrent-ils des pratiques et des projets interdisciplinaires dans leur quotidien ?

C’est à ces questions qu’ont tenté de répondre les partenaires du projet ­Erasmus+ Cross-curricular Teaching (Crosscut)[[https://tinyurl.com/y3w5bnpz]] lancé en septembre 2016 dans six pays européens, à l’initiative du Centre international d’études pédagogiques (CIEP) et de l’Institut français de l’éducation-ENS de Lyon. L’objectif était d’apporter un regard européen en France, à une époque où étaient engagés des débats houleux sur l’intérêt d’ajouter un nouvel enseignement interdisciplinaire à une réforme déjà très complexe, car apportant en même temps de nouveaux programmes disciplinaires à tous les niveaux et un nombre impressionnant de changements à anticiper au niveau de l’organisation des enseignements (horaires disciplinaires, brevet et évaluation notamment)[[On peut consulter, outre le site Eduscol, sur https://tinyurl.com/yxu824bu, le site La réforme du collège 2016 en clair, www.reformeducollege.fr/home, réalisé par des enseignants de collège et des parents d’élèves.]].

L’angle choisi par les partenaires européens dans ce projet était l’enseignement transversal, qui a pour objectif de développer les compétences clés des élèves, définies de façon commune au niveau européen et dont chaque socle commun national, comme en France, est issu. Les partenaires du projet Crosscut ont choisi une définition de l’enseignement transversal pouvant s’appliquer dans les six pays concernés : « un enseignement impliquant une volonté d’utiliser simultanément des connaissances, des aptitudes et des compétences issues de plus d’une discipline, en vue de former des citoyens autonomes, solidaires et responsables au sein d’une société démocratique, inclusive et équitable »[[Nadia Dyrberg Egemose et Claus Michelsen (dir.), Crosscut – Situational survey. An insight on interdisciplinarity in Europe today, CIEP, 2017. Disponible également en version française sur le site de l’IFE-ENS de Lyon.]].

Au total dans les six pays, une enquête cherchant à rendre compte des pratiques transversales existantes dans l’enseignement secondaire a concerné vingt-six établissements européens. Vingt-neuf personnels de direction ont été interviewés, des entretiens collectifs ont eu lieu avec 136 enseignants, et trente-quatre séances d’enseignement ont été observées et analysées, par exemple : des semaines dédiées à un projet (France, Danemark, Norvège) ; des activités hors programme, réalisées en dehors de la salle de classe (Portugal, Pologne) ; ou une coordination entre les enseignants sur un thème commun, enseigné dans leur propre matière (Norvège, Finlande).

Une relecture des données recueillies lors du volet français de l’enquête, réalisée dans cinq collèges en 2016-2017, permet d’identifier des enjeux liés non seulement à l’enseignement interdisciplinaire, mais également à une réforme et ses effets sur les pratiques enseignantes. La note de recherche issue de ces réflexions, publiée en novembre 2019, montre que si les enseignants de l’établissement avaient déjà organisé depuis plusieurs années un travail collectif (par exemple à propos d’un travail sur les mêmes compétences dans plusieurs matières), les EPI et l’enseignement transversal de manière générale étaient abordés de manière sereine. La mise en place de ces énièmes projets interdisciplinaires étant différente de celle des précédents (il y a depuis plusieurs décennies de nombreux projets au collège)[[Sur l’histoire des enseignements interdisciplinaires ou transversaux, voir Catherine Reverdy, « Éduquer au-delà des frontières disciplinaires », Dossier de veille de l’IFÉ n° 100, ENS de Lyon, mars 2015.]], leur intégration dans les programmes et les heures disciplinaires a obligé les enseignants à s’impliquer dans l’organisation même de la grille horaire. Chacun défend sa matière, mais aussi s’investit dans la compréhension des autres matières pour envisager un EPI commun. Au final, ces projets semblent être les révélateurs des changements induits par les réformes successives dans les établissements. Le développement des compétences des élèves à travers les différentes matières est, dans certains collèges, devenu un objectif pédagogique pris en charge aussi bien au niveau de la classe que de manière collégiale (voir par exemple l’importance de plus en plus grande des conseils pédagogiques et du projet d’établissement).


Référence

Catherine Reverdy, « Les projets interdisciplinaires comme révélateurs des réformes récentes du collège. Outils de réflexion issus d’une enquête européenne », Note de recherche – Veille de l’IFÉ, ENS de Lyon, 2019. En ligne :
https://eduveille.hypotheses.org/13985