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Le crayon mis sur la touche ?

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Points de vue. Commencée dans le précédent numéro, la discussion entre deux amoureux des mots se poursuit, alors que l’on annonce la mort de l’écriture manuscrite.

Emmanuel Gunther : L’outil utilisé pour écrire, un crayon dans un carnet, un smartphone, un ordinateur fixe ou mobile, cela a des conséquences sur les lieux où l’on écrit, la vitesse d’écriture, la possibilité de corriger, la relation sensorielle avec l’outil et le support. Mais est-ce que cela joue sur ce que l’on écrit ? Et est-ce qu’on perd quelque chose en perdant le stylo ?

Ghislain Dominé : La question s’est posée à chaque changement, par exemple lors du passage de l’écriture manuscrite du copiste au livre imprimé. Certains ont avancé que l’imprimerie tuait le temps de la réflexion induit par la lente copie manuscrite des scriptoria. C’est sans doute vrai, mais l’apport de l’imprimerie sur la diffusion des savoirs a été tellement important que son usage s’est imposé.

E. G. : Il me semble que l’invention du traitement de texte sur ordinateur est directement apparentée à Gutenberg, les démarches d’écriture assez proches. Sauf qu’il est désormais très facile de se corriger : l’écriture et la pensée s’en trouvent plus libres et plus légères. Par contre, la nouvelle grande révolution suite à celle de Gutenberg, c’est qu’avec internet, l’écriture numérique est complètement sortie des cloitres !

G. D. : Oui, effectivement ! Et écrire devient systématiquement ou presque « écrire à ». Si un courriel adressé à une personne ressemble encore à la lettre, la possibilité d’un « répondre à tous » est la genèse d’un réseau social, avec des habitus nouveaux et peut-être même de nouvelles règles de pensée. Regarde nos élèves : ils écrivent énormément au clavier, des textos, des commentaires sur les réseaux sociaux, mais peu dans une pensée développée, en continu, construite. Est-ce lié au mode d’écriture ?

E. G. : Je crois qu’eux comme nous, nous avons soudain accès à un océan chaotique d’informations et de personnes, sans organisation et sans contours. Tout cela crée une culture commune en forme de bruit de fond. Nos enfants et nos élèves sont nés dans ce brouhaha, un clavier au bout des doigts, avec une possibilité et un appétit d’écriture instantanée.

G. D. : Qui appelle la pensée synchrone. Il existe toutefois des outils numériques permettant la mise en place d’une pensée construite, comme les outils de travail collaboratif, mais leur usage est très peu développé.

E. G. : Qu’a-t-on gagné ou perdu ? La synthèse sans doute. Dans une discussion par commentaires, la pensée avance à petits pas, et rarement pour aboutir à un ensemble cohérent. Doit-on dès lors considérer l’écriture numérique comme une écriture Kleenex ? La pensée synchrone comme une pensée sans construction ni mémoire ? Ce ne serait en tout cas pas tant le fait de la perte de l’écriture manuscrite que de l’organisation de nos réseaux d’informations et d’interactions.

G. D. : Nous sommes en tout cas chanceux de pouvoir réfléchir au problème à partir de notre double culture, avec un pied dans l’encrier et un autre dans l’internet. Mais qu’en sera-t-il pour les petits écoliers qui auront abandonné le crayon ?