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Le crayon mis sur la touche ?

Points de vue. Un soir, une discussion entre deux amoureux des mots, de l’écrit sous toutes ses formes, alors qu’ici, et là-bas aussi, on annonce la mort de l’écriture manuscrite.

Ghislain Dominé : Toi et moi, nous écrivons beaucoup. Tantôt de manière fleuve, tantôt à coups de 140 caractères. Je viens d’entendre que quarante-cinq États américains vont rendre l’apprentissage de l’écriture manuscrite optionnelle à l’école d’ici 2014. Étonnant, non ?

Emmanuel Gunther : C’est vrai que nous sommes des habitués du clavier. Et nous savons aussi l’un et l’autre apprécier l’odeur de l’encre et le grain du papier. Qu’est-ce que tu penses de cette décision américaine, toi ?

G. D. : Voyons cela. Dans l’utilisation du stylet, du burin, du crayon, d’une tablette, ce qui parait changer surtout, c’est le temps d’exécution. Mais gagner du temps d’exécution, c’est peut-être perdre du temps de réflexion, du choix soigneux des mots.

Seulement, comme l’écriture est éminemment personnelle, certains pourraient y perdre énormément, tandis que d’autres n’y trouveraient rien à redire. Il semble donc nécessaire de laisser à chacun la possibilité de découvrir et d’exploiter les outils qui lui correspondent le mieux.

E. G. : Mais alors, ce qui apparait éminemment juste, comme équiper des écoles rurales en matériel numérique, pourrait s’avérer être un remake de l’apprenti sorcier. Certains enfants n’écrivant alors plus avec un crayon.

G. D. : Difficile de se prononcer pour l’instant. Certes, en matière de justice toujours, on peut se dire que le clavier est une aide pour pas mal d’élèves en difficulté avec le stylo. Et ainsi, faire disparaitre le stylo permettrait de faire disparaitre une forte discrimination. Mais pas si simple, n’est-ce pas ? Ce que l’on veut dans l’éducation, c’est, certes, toucher le plus de monde. Mais il faut donc que l’on s’adresse aussi à nos élèves de toutes les manières, sans les enfermer dans un mode unique, le clavier pour tous, et les priver des autres.

E. G. : D’autant que, à bien y réfléchir, je me demande si l’on n’accentuerait pas au contraire les discriminations, le crayon devenant peu à peu un outil de riche. En graphologie lors des procédures d’embauche, en orthographe (le correcteur sur le Bic n’est pas près d’être inventé), le crayon devient l’apanage de ceux qui savent maitriser la langue dans le fond et dans la forme.

G. D. : En Californie par exemple, certains enfants sont volontairement inscrits dans des écoles déconnectées de tous les outils numériques. Or, ce sont des enfants des patrons de grandes entreprises high-tech, enfants pour qui la maison est un jeu d’éveil permanent et où les médiasphères se croisent : écran, plume, radio, TV, bouquins et journaux, etc.

E. G. : Curieux revers de fortune : le crayon, qui semblait désuet, serait ainsi en train de redevenir un puissant déterminant social.

(discussion à suivre)