« Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. » Qui n’a jamais entendu ce vrai faux proverbe africain, totem aussi splendide que sentencieux, tout à la gloire de la puissance quasi magique de l’intelligence collective ?

Pourtant, en éducation, collaboration et coopération ne vont pas de soi. Du conseil de classe en passant par le travail de groupe, de l’élaboration du projet d’école jusqu’aux constellations, chacun trouvera matière à illustrer ce constat.

Comment expliquer une telle difficulté alors que les référentiels des élèves comme des professionnels regorgent de formules incantatoires qui convoquent et célèbrent le penser et le faire ensemble ?

CONFUSION ENTRE CROYANCES ET PRATIQUES

Le mot « totem » vient de l’algonquin « otem » qui désigne à la fois le lien clanique qui unissait les tribus de la région des Grands Lacs américains et le système de croyances et de pratiques qui sous-tendait ces structures sociales. C’est d’ailleurs dans cette dialectique entre croyances et pratiques que l’on pourrait trouver une première explication au hiatus entre intelligence collective et efficacité dans notre système scolaire.

Évoquons tout d’abord cette croyance selon laquelle il suffirait de penser ensemble pour que la magie opère. Rappelons que dans la théorie des systèmes, si « le tout est plus que la somme des parties, il convient de ne pas oublier que le tout est également moins que la somme des parties, car les parties peuvent avoir des qualités qui sont inhibées par l’organisation de l’ensemble ».

À l’école comme ailleurs, les causes de cette inhibition sont multiples. Parmi celles-ci, le statut du facilitateur, souvent autodésigné, qui superpose les casquettes de supérieur, de décideur, d’évaluateur et d’expert présumé. Derrière l’horizontalité de principe, la verticalité reste la règle apprise et admise par tous. Le management éducatif fait alors reposer le succès de l’entreprise collective non pas sur des mécaniques et des techniques d’orchestration éprouvées, mais sur les heureux hasards de l’intelligence participative. Il devient, dès lors, tout aussi difficile d’aller vite que d’aller loin.

MÉRITOCRATIE RÉPUBLICAINE ET INTELLIGENCE COLLECTIVE

Durkheim s’est intéressé à la dimension sociologique du totem, lui qui a largement participé à la consolidation du mythe originel de l’école républicaine : le mérite. On pourrait d’ailleurs trouver dans la difficile coexistence du mythe de la société méritocratique et de la toute-puissance créative de l’intelligence collective une autre des réponses aux difficultés de mise en œuvre de cette dernière en milieu scolaire.

Avouez qu’il semble bien difficile de conjuguer l’effort et le dépassement de soi, toutes ces qualités intrinsèques mises au service de l’ascension et de la promotion individuelle, avec les dynamiques anonymes et autoportées de l’intelligence collective. De quand date la dernière fois que vous avez vu la note d’intelligence collective augmenter une moyenne générale sur un bulletin scolaire ?

En vérité, tout se passe comme si dans l’inconscient collectif, la réussite individuelle constituait tout à la fois le fondement et le tabou de notre système éducatif. Plus que des totems, la plupart des dispositifs se revendiquant de l’intelligence collective à l’école constitueraient autant d’actes de pénitence à bas cout, de cérémonies purificatoires et expiatoires du tabou originel qu’est l’idéal méritocratique.

Fabien Hobart
avec Régis Forgione et Jean-Philippe Maitre

Club Nipédu #4, « Intelligence collective en éducation : entre incantation et nécessité »

Nipédu Épisode 128, « Intelligences collectives »


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