Bien que de nombreux acteurs de l’éducation se soient déjà exprimés sur la question, la confusion entre innovation pédagogique et pratiques numériques a la peau dure.

Le qualificatif « inspirant », largement utilisé dans Nipédu, bien que commode, reste centré sur l’enseignant, sur la diffusion de pratiques originales, individuelles, parfois difficilement transposables. Ainsi, lors de sa conférence d’ouverture au Forum des enseignants innovants, le 8 décembre 2015, Philippe Meirieu affirme que « l’on ne peut pas demander aux enseignants innovants de produire des pratiques transférables ».

Pourtant, ces pratiques inspirantes ne s’appuient que trop rarement sur des études permettant d’évaluer l’impact sur les apprentissages des élèves. Ce sont, le plus souvent, les observables qui sont mis en avant pour justifier la diffusion et l’adoption de ces initiatives : « motivation » d’élèves « acteurs », « au travail » et qui en redemandent !

Faire ses preuves en durant

Comment dès lors distinguer des pratiques récréatives, de faible ambition cognitive, qui ne seraient là que pour justifier l’utilisation de tel ou tel appareil connecté, de pratiques innovantes réellement efficaces ? La réponse est presque darwinienne : l’innovation pédagogique, c’est celle qui s’inscrit dans le temps, parce qu’elle a fait ses preuves. Pour Marcel Lebrun, les méthodes traditionnelles illustrent ces innovations qui ont réussi : « Pour qu’une initiative pionnière soit qualifiée d’innovation, il faut qu’elle percole dans le système », a-t-il expliqué au séminaire de la classe inversée organisé par le Pôle numérique de l’académie de Créteil, le 29 janvier 2016.

Les formats pédagogiques qui se sont inscrits dans la tradition scolaire ont été autant de réponses efficaces aux mutations de l’école dans une société en mouvement[[Philippe Veyrunes, « Les formats pédagogiques classiques, entre confort et efficacité », Apprendre à enseigner, dir. Valérie Lussi Borer, Luc Ria, p. 66-67, PUF, 2013.]]. Ainsi, Emmanuel Davidenkoff prévoit non sans difficultés l’infusion et la stabilisation des pratiques innovantes qui « prendront d’autant plus vite qu’elles ne font qu’actualiser et réinterpréter des modalités d’enseignement ou d’apprentissage parfois millénaires »[[Le tsunami numérique, Stock éditeur, 2014.]].

Aujourd’hui, du côté de l’élève comme du côté de l’enseignant, ce renouvèlement doit répondre à une école qui passe d’une logique cumulative à une visée productive et participative des savoirs, un écosystème plutôt qu’un empilement d’outils. C’est sans doute ça, l’école 3.0. Les savoirs académiques sont devenus accessibles en quelques clics. L’apprenant (élève ou enseignant) est devenu lui-même producteur de ressources. Le « blog à fiches » laisse progressivement la place aux espaces collaboratifs, les réseaux sociaux enseignants sont souvent qualifiés de « salle des maitres idéale », les agrégateurs de contenus permettent de partager et d’augmenter nos bibliothèques professionnelles, l’offre de formation est complétée par des vidéos sur YouTube ou des podcasts que chacun vient enrichir par des commentaires et des ressources.

L’innovation ne serait donc pas tant la propension à l’invention et la maitrise de solutions techniques que la capacité à détourner les formats pédagogiques existants, de manière à pouvoir les faire répondre aux exigences de l’école et de la société actuelle.