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Le livre du mois du n° 575 : Dictionnaire inattendu de pédagogie

Philippe Meirieu. ESF sciences humaines, 2021

Encore un dictionnaire ? Oui, mais celui-ci est « inattendu  ». L’auteur l’avoue lui-même (p. 11), il a triché, il a détourné délibérément la forme des dictionnaires qu’il aime tant pour produire un objet « iconoclaste  ». Pire même, il avoue avoir voulu faire preuve de « provocation  ».

Effectivement, ce dictionnaire n’a rien à voir avec la somme extraordinaire de Ferdinand Buisson, par exemple, et ses 358 contributeurs. Ici, Philippe Meirieu s’attache à des entrées qui renvoient pour lui à des « expériences marquantes, des rencontres décisives  ». On sent l’implication personnelle de l’auteur qui y met, consciemment et ouvertement, une partie de lui-même, sa part de pédagogue en action qu’il n’a jamais quittée, mais aussi son humanité.

Les entrées choisies par l’auteur pourraient surprendre, voire désarçonner. Si l’on comprend la présence de « Fondamentaux  » (j’y reviendrai), « Intelligibilité  », « Dépistage  » ou « Émotion  », on peut être surpris de la présence d’ « Anachorète  », celui qui vit seul en ermite alors que le pédagogue ne peut exister sans la rencontre de l’autre. « Missel  » y répondrait-il ? Et « Arpenter  », ou « Clinamen  » ? L’auteur revendique le caractère arbitraire de ses choix, des « abcès de fixation qui se sont imposés » à lui.

La forme est bien celle d’un dictionnaire : un mot, une notice, une définition. S’ensuivent des développements qui précisent et font comprendre les choix inattendus. Ceux-ci ne sont pas des coquetteries ou une habileté formelle, mais plutôt des invitations à faire des pas de côté qui nous plongent au cœur des problématiques de l’histoire de la pédagogie et de la société.

Prenons l’exemple des « Fondamentaux  ». L’auteur joue d’abord le jeu annoncé en proposant une définition qui traite de l’étymologie, de l’architecture, de la pédagogie, etc. Puis, il se contente de quatre citations de Jules Ferry et de Ferdinand Buisson qui nous rappellent, s’il le fallait encore, la grande culture de l’auteur. Mais ces quatre textes disent l’essentiel d’une époque passée mythifiée pour de mauvaises raisons.

Apparaissent dans des fondamentaux inattendus « les leçons de choses, l’enseignement du dessin, les notions d’histoire naturelle […] le chant, la musique chorale  », ces accessoires qui feront de l’école primaire « une école d’éducation libérale » au sens de l’idéal humaniste d’une éducation à la liberté. Ces quatre textes sont ravageurs pour les politiques menées depuis cinq ans.

Mais ce qui saisit le plus dans ce dictionnaire, c’est le souci constant pour le sujet, et la crainte, en miroir, de la réification : il n’y a pas loin du soin à l’emprise. Cela se retrouve par exemple dans l’entrée « Dépistage  », un texte fondamental, une critique radicale des politiques de tests systématiques normatifs et réducteurs de la personne à ce qu’elle est : « Nous, éducateurs, sommes toujours un peu “douaniers”, passant une bonne partie de notre temps à demander aux gens leurs papiers !  » (p. 153). Pourtant, « les cliniciens en font une exigence essentielle : ne jamais enfermer quiconque dans son symptôme ». Il s’agit bien, pour le pédagogue, de tenter de formuler « une éthique du voyage » et « une pédagogie des temps de crise ».

Éthique, voilà peut-être l’obsession de Philippe Meirieu : éthique de la relation, connaitre ce dont nous sommes capables et savoir l’éviter pour le soin de l’autre-sujet. La pédagogie est bien « une aventure risquée qui ne fait pas bon ménage avec l’ordonnancement systématique et le discours définitif ».

Un ouvrage essentiel, donc, qui va au-delà de la technique pédagogique. Certaines pages de ce dictionnaire devraient être systématiquement étudiées, tant par l’apprenti que par le pédagogue soucieux de lui-même et de l’autre.

Jean-Charles Léon

meirieu-5.jpgQuestions à Philippe Meirieu

Le sujet traverse l’ensemble du dictionnaire. Avec son négatif : la réification. Quelle formation pour que l’enseignant évite cet écueil ?

Cela reste un objet de recherche pour moi. Je dirais, en première approximation, qu’il faudrait que toute formation aux métiers de l’humain permette de faire l’expérience de l’émancipation, comme dépassement de toutes les formes d’enfermement : dans une hypothétique nature, dans un destin social, dans les accidents de son histoire, dans un donné perçu comme indépassable.

On peut découvrir cela en travaillant sur des textes littéraires et en revisitant le patrimoine cinématographique : il est, en effet, des œuvres où s’incarne sous nos yeux, de manière particulièrement vive, la tension entre les processus de subjectivation et de réification. Et puis, il y a, bien sûr, l’étude des grands textes pédagogiques qui, tous, cherchent à répondre à leur manière à la même question : que puis-je faire avec ce qui m’a fait ? Comment, pour reprendre la belle expression de Johann Heinrich Pestalozzi, permettre à chacune et chacun de « faire œuvre de soi-même » ?

Mais je crois qu’il faut surtout, en formation, vivre concrètement l’expérience personnelle et collective du dépassement. Il faut la vivre, d’abord, dans les apprentissages eux-mêmes, en faisant d’eux des occasions de subvertir nos conceptions spontanées ainsi que tous les stéréotypes que nous véhiculons à notre insu. Mais il faut permettre aussi à chacun et chacune de se libérer des enkystements qui l’essentialisent et le figent à un moment de son développement : il faut faire en sorte que le timide ose monter sur une scène, que celui qui déteste les maths puisse s’y initier sans crainte, que l’on fasse tourner les rôles pour que nul ne s’installe dans une fonction définitive, que tout le monde puisse s’essayer à ce qui lui paraissait inaccessible. Les spécialisations légitimes ne doivent pas devenir des tunnels ; les approfondissements nécessaires doivent laisser la place à des découvertes imprévues. Pour qu’en ayant vécu ce processus d’émancipation en formation, on y soit particulièrement attentif quand on se trouvera devant des élèves.

Si le sujet est présent, le groupe l’est moins, or nous enseignons à des sujets collectifs. Comment articuler les deux ?

Comme Bernard Stiegler avait l’habitude de le préciser, il ne faut surtout pas confondre individuation et individualisation. Le processus d’individuation suppose précisément l’inscription dans un collectif : on ne devient sujet de ses apprentissages, de ses actes et de sa vie qu’avec les autres. La construction de l’intelligence suppose l’acceptation et l’intériorisation de l’altérité. L’expression de soi n’est possible qu’à travers l’interlocution d’un tiers. La découverte du monde et l’exploration des rôles que l’on peut y jouer ne sont envisageables que dans le cadre d’un groupe qui me permet de prendre des risques sans me mettre en danger, etc. Je crois que cette dimension traverse l’ensemble des entrées du dictionnaire. Et le collectif, pour moi, ne se réduit pas au groupe d’élèves (essentiel évidemment et sur lequel je reviens longuement dans l’article « Puzzle »), il implique l’ensemble des acteurs sociaux. C’est pour cela que j’ai tenu à terminer ce dictionnaire par l’article « Village », qui, opportunément, commence par la lettre V et renvoie au fameux (et peut-être faux ?) proverbe africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant. »

Est-ce qu’il manque des articles dans ce dictionnaire, des mots que vous n’avez pas pu traiter ?

Oui, bien sûr, il manque beaucoup d’articles, car, comme le disait Gisèle de Failly, « l’éducation est globale et elle est de tous les instants » : on peut donc l’aborder par une multitude d’entrées et je crois que les entrées les plus inattendues ouvrent souvent les perspectives les plus originales. J’ai fait le pari fou de mettre en ligne un nouvel article tous les mois sur le site de l’éditeur. Et mon rêve serait que des collègues s’emparent de l’idée et se mettent à rédiger des articles sur les termes les plus incongrus : un collègue m’a déjà dit qu’il manquait un article essentiel, « WC », un autre qu’il allait rédiger un « éloge de la gomme », un troisième qu’il allait réfléchir sur un hypothétique article « Ministre »… Chiche !

A-t-on le temps d’être dans votre souci de la nuance ? Ne devrions-nous pas être, comme militants pédagogiques, les plus engagés possible ?

Je suis convaincu que les deux dimensions ne sont pas incompatibles, bien au contraire. Être « le plus engagé possible », c’est, pour moi, être intransigeant sur les valeurs que l’on porte comme sur le comportement que l’on a. C’est être, avec soi-même comme avec ses élèves, avec ses collègues comme avec toute la société, le plus exigeant possible. Je ne crois pas que la « Vérité », avec un grand « V », préexiste, ni que quiconque puisse imposer ses certitudes, mais je crois que le partage fraternel du souci de précision, de justesse et de vérité est la condition de tout militantisme authentique.

Propos recueillis par Jean-Charles Léon

Article paru dans le n° 575 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

Le bienêtre à l’école

Coordonné par Andreea Capitanescu Benetti et Maëliss Rousseau
La recherche en éducation met de plus en plus l’accent sur l’importance du bienêtre à l’école, et les conditions à mettre en œuvre pour que les élèves persévèrent et réussissent scolairement, voire développent leur personnalité. Cela demande de faire émerger une relation apaisée entre les élèves, les enseignants, et les savoirs.