« Je hais, au fond, toutes ces morales qui disent : “Ne fais pas ceci, ne fais pas cela. Renonce, vaincs-toi”[[Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir.]]. »
Comme il était bon de lire ce numéro des Cahiers pédagogiques en cheminant à vos côtés, cher Friedrich. J’ai cherché avec crainte dans les articles la présence, effective ou à venir, d’une morale du renoncement, voire de la haine de ce que l’on est. Mais non, vous verrez que la contrainte est bien peu présente dans le dossier qui esquisse les formes que prendra l’éducation laïque à la morale, autant pour les élèves que pour les enseignants. Certes, lire La Peste de Camus, ou faire réfléchir sur les causes et conséquences de ses actes à travers l’histoire de l’anneau de Gygès produiront peut-être des effets sur des attitudes. On peut le postuler, et l’espérer même : si la pensée ne tient pas la main de l’action, si la réflexion morale, ou éthique, comme l’on voudra, ne conduit pas à vivre mieux avec les autres et avec soi-même, alors elles valent bien peu.

« J’aime, au contraire, toutes celles qui me poussent à faire une chose, à la refaire, à y songer matin et soir, à en rêver la nuit, aussi bien que j’en suis capable, et capable entre tous les hommes. »
Des gens portés par ces morales que vous aimez, en revanche vous en trouverez. Lisez ceux qui s’engagent dans le dialogue de l’école avec les parents, ceux qui luttent pour que les enfants continuent d’apprendre en Côte d’Ivoire et au Liban. Des morales qui font s’en sentir capable.

Entendez-vous, cher Friedrich, douter et râler pourtant Léo Ferré : « N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres. » Il voit juste, n’est-ce pas ? Alors tentons l’impossible et faisons en sorte que cette éducation laïque porte sur une morale qui soit la mienne, la vôtre et la sienne. Et vous avez raison, « c’est notre activité qui doit déterminer ce que nous abandonnerons ».
Le soir tombe et il fait un peu frais. Venez, Friedrich, rentrons.

Christine Vallin