Quand la classe fait sa Révolution française
Quand le jeu de rôle et le journal intime favorisent non seulement la mobilisation des élèves autour du procès de Louis XVI, mais également l’assimilation des notions, l’apprentissage de la rigueur de la démarche historienne… Le roi en a perdu la tête.Un matin, ma classe de 4ème la moins attentive me supplie, après un cours sur La contestation de la monarchie absolue : « Madame, pitié, ce soir faites-nous un cours rigolo ». Cette supplique a été le début d’une série d’activités à la fois efficaces pour l’enseignante qui doit faire comprendre l’histoire à ses élèves, et intéressantes, oserais-je dire amusantes pour des élèves pourtant peu passionnés par la matière.
Pour cette fois, j’ai décidé de leur proposer un jeu de rôle sur la Révolution française dont ils créeraient eux-mêmes les personnages. La première séance a donc été consacrée à l’élaboration des profils des personnages qui pourraient avoir vécu la Révolution, de près ou de loin. A l’aide du site htpp://révolution.1789.free.fr./Les_personnages. htm, chaque élève, muni du profil de son personnage a dû trouver un nom et une biographie qui lui convenait. Cette étape a permis de réviser les acquis des chapitres précédents, mais aussi de faire comprendre à quoi correspondent les termes souvent abstraits de la hiérarchie sociale à l’époque moderne.
Ainsi, il faut comprendre qu’un commerçant, un voiturier ou un journaliste sont des membres du tiers état tandis que les officiers et les membres du parlement sont des nobles.
Les séances suivantes se passent le plus souvent comme un cours « normal », avec une alternance de mises en activité parmi les quelles j’ai toutefois inclus des mises en situation. Dans certains moments clefs, comme la réunion des états généraux, le serment du jeu de Paume ou le procès de Louis, j’ai demandé aux élèves de réagir. Là encore, les formes sont variables : pour les états généraux, à partir d’une reproduction de la scène étudiée au préalable, je demande aux élèves de se placer en fonction de leur ordre. Cela leur permet de prendre conscience de la place de leur personnage dans la société (les « femmes du peuple » ont été très déçue de se retrouver au fond de la classe) mais aussi du rôle joué par le jeu par rapport à l’Histoire. Le tableau a été présenté comme une source historique, et la situation de classe, qui mettait en scène de proportions très inégales de personnages, comme une reconstitution sans plus de valeur qu’une pièce de théâtre. Leur faire écouter le discours du roi, les faire prendre position à propos de ce discours permet d’évacuer tout de suite les réactions épidermiques (« Wouaouw il est nuuuuul j’ai rien compris » ou « On le tue tout de suite, M’dame ! ») et de les faire réfléchir aux enjeux de la situation. Des idées, des notions complexes sortent du débat entre les personnages, en classe : de la requête « Madame, est-ce qu’on pourrait pas voter chacun en se mélangeant aux autres ? on serait uni et se serait des représentants de tout le monde » on peut faire ressourtir une notion particulièrement abstraite pour un élève de 4ème… il faut bien sûr ensuite confronter leur propres réactions aux décisions prises en 1789, et analyser les différences qui sont liées bien souvent à une confusion entre le personnage et l’élèves lui-même.
Pour d’autres événements, le déplacement dans la classe ne sera pas utile;is on ne demandera leur point de vue qu’à quelques personnages. Le procès de Louis XVI a donné lieu à un travail de préparation écrit puis à un passage individuel à l’oral. Cela a été l’occasion de propositions originales dignes de la Révolution culturelle de MAo (envoyer l’ex-roi cultiver la terre) mais surtout d’une discussion sur le rôle de la peine qu’on a pu reprendre ensuite en éducation civique sur la justice. Il est aussi souhaitable de confronter leurs propositions avec celles des parlementaires de 1793 qui qont été enregistrées dans les archives 1, et d’évoquer ainsi le rôle de la transcription des débats parlementaires. Il me semble très important, dans les activités de mise en situation, de mettre le document-source au centre de l’activité pour ne pas donner l’illusion que l’Histoire peut se refaire à loisir, et pour rappeler aussi qu’il s’agit d’un cours d’histoire, avec ses méthodes et ses exigences, et pas de français ou de théâtre qui ont, eux, d’autres règles.
Après chaque séance, le travail à la maison consistait pour chaque élève à rédiger le journal intime de son personnage. Il a fallu expliquer plusieurs fois les consignes, et faire lire à haute voix quelques volontaires pour leur faire comprendre la nature du travail : le journal devait commencer par une courte biographie du personnage avant la révolution, qui devait ensuite raconter chaque événement étudié en cours DE SON POINT DE VUE, en donnant s’il le fallait son opinion. Il est apparu assez vite que des recherches personnelles étaient nécessaires pour ne pas s’éloigner trop de la vie des personnages historiques; certains personnages, en revanche, trop insignifiants aux yeux de l’Histoire, se sont vus inventer une vie. Il a fallu réagir aussi à la mort de certains acteurs de la Révolution bien avant la fin du cours. Je les ai fait parler depuis un au-delà imaginaire et commenter le » spectacle » de la Révolution, ce qui nous a permis aussi de marquer la différence entre l’histoire et le moment historique.
Ce journal intime a tenu lieu d’évaluation, ainsi que les prestations orales lorsqu’elles ont eu lieu. Cela a permis de juger la capacité à respecter la chronologie, à faire des recherches et à les utiliser à bon escient, à mettre en relation les notions évoquées dans le cours et les événements, à choisir des points de vue vraisemblables (par exemple un partisan de la monarchie absolue ne peut se prononcer pour la mort du roi, sauf à argumenter sérieusement). Quelques élèves ont réalisé un document par traitement de texte et l’ont envoyé par mail ce qui a permis de valider aussi quelques compétences du B2i.
Il reste nécessaire, à la demande même des élèves, qui se sentent un peu perdus dans la chronologie, d’interroger régulièrement sur les dates. Ces évaluations plus classiques permettent aussi à des élèves travailleurs mais peu habiles dans le travail de rédaction de se « refaire ».
Le bilan de la séquence est très positif : les grandes notions (systèmes politiques, suffrage universel, assemblée nationale, coup d’état) ont été comprises et retenues, comme j’ai plus le constater lors des cours sur la naissance de mouvements libéraux et nationaux (droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, république, constitution) ou sur la vie politique en France (coup d’état, suffrage universel masculin). La plupart des élèves se sont intéressés à ce chapitre pourtant difficile et ont eu à cœur de réussir leur journal. La mise en situation leur a permis de s’approprier les notions et événements, des les reformuler, sans se heurter à la peur de l’échec puisque cela restait un jeu dans lequel seuls leurs personnages encaissaient les erreurs. Un mauvais choix, en classe, n’était pas en effet imputé à Mathilde ou à Samir mais à Olympe de Gouge ou au marquis de la Fayette, qui pouvaient ensuite corriger le tir dans la rédaction de leur journal. Mais surtout, le jeu de rôle, parce qu’il met les joueurs en interaction permet de revenir sur le rôle du personnage en histoire. Puisqu’on attribue aux élèves un « rôle » et qu’il s’agit de le jouer, la dynamique du jeu met en scène des individus qui ne sont pas isolés ni portés par l’Histoire, contrairement au cours dialogué qui fait apparaître les personnages historiques comme des élèments structurels de l’Histoire. Leurs décisions, parmi les alternatives qui s’offrent à eux, sont le résultat de l’interaction d’un ensemble de facteurs : les réactions et arguments des contemporains, leur vie privée, leur caractère, etc.
L’exercice souffre toutefois de la longueur du chapitre. Pour améliorer la séquence, il faudra structurer davantage l’activité autour d’étapes marquantes. Il sera nécessaire également de lier davantage le journal intime et la chronologie élaborée au fur et à mesure du cours. Il faudrait travailler en relation avec l’enseignant de français autour de la description du personnage et de la notion de point de vue. Il y a probablement également beaucoup à faire en arts plastiques pour l’illustration du journal. Pour conclure, j’ai utilisé le site Calaméo 2 pour publier quelques journaux intimes particulièrement soignés. Le faire au fur et à mesure permettrait peut-être de motiver les troupes plus longtemps et de créer une véritable dynamique, car le résultat les a rendus très fiers ! 3
Faire faire de l’histoire aux élèves n’est pas toujours tâche facile. On le conçoit quand le sujet ne les intéresse pas, mais c’est peut-être pire encore lorsqu’il les passionne. Nos collégiens ne retiennent souvent que des petites histoires, des approximations, et s’enthousiasment pour des » j’aurais pas fait comme ça ! ». Je pense que cette activité a suscité, au début du moins, l’enthousiasme des élèves tout en mettant un frein à l’expression de leur opinion personnelle. Ils ont compris que l’Histoire se fait à partir de sources qui laissent pourtant des zones d’ombres entre lesquelles, si le romancier se permet d’inventer, l’historien ne peut que laisser un point d’interrogation, en attendant4.
Caroline Jouneau-Sion, professeur d’histoire-géographie au collège Germinal, Raisme, présidente de l’association Les Clionautes.