Les grandes mobilisations lycéennes et étudiantes ont-elles gagné ?

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Dans le tumulte de l’actualité en continu et multicanale, on entend tout et son contraire. La jeunesse manifeste sans revendications légitimes, elle est manipulée par tel parti ou tel syndicat, elle n’a pas suffisamment d’expérience pour juger des décisions politiques prises à son égard… Mais il se dit aussi que depuis quelques décennies, seuls les mouvements lycéens et étudiants ont obtenu satisfaction. Quelles victoires la jeunesse a-t-elle réellement remportées ? La réponse de Claude Lelièvre, historien de l’éducation.

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Jeune homme tenant une pancarte devant son visage en manifestation le 24 octobre 2026. Sur la pancarte est écrit : « Pas de bras, pas de baccalauréat. »
Dans la manifestation du 24 octobre 2026 à Paris. Photo : Cécile Blanchard.

Les grandes mobilisations lycéennes et étudiantes ont-elles gagné ? Oui, quand elles ont eu de l’ampleur et de la durée face à de nouvelles mesures gouvernementales clairement identifiées.

Des victoires éclatantes

En 1986, le projet de loi Devaquet envisage de sélectionner les étudiants à l’entrée des universités et d’accroitre de façon importante les droits d’inscription. Contesté dès la rentrée 1986, ce projet de loi mobilise contre lui des centaines de milliers d’étudiants et lycéens fin novembre et début décembre. La forte mobilisation du 6 décembre est marquée par la mort de Malik Oussékine. Le projet est retiré le 8 décembre 1986.

Au début de l’année 2005, la réforme du baccalauréat est inscrite dans le rapport annexé à la future loi d’orientation de l’éducation (dite loi « Fillon »). Des manifestations regroupent plusieurs milliers, puis des dizaines de milliers de lycéens. Ils sont estimés à 100 000 dans la rue le 10 février 2005, contre notamment l’introduction de contrôle continu au baccalauréat. Le 14 février 2005, François Fillon annonce le dépôt d’un amendement gouvernemental retirant toute mention du baccalauréat dans le projet de loi.

Dans ces deux cas de figures, les mobilisations ont gagné, et en toute clarté. Mais dans quatre autres cas de figures, les mobilisations ont gagné de fait, sans que cela soit clairement reconnu…

Des victoires discrètes

À l’automne 1971, une circulaire en principe « confidentielle » du ministre Olivier Guichard, demandant la fermeté aux proviseurs contre les grèves ou d’autres modalités de mobilisation, est rendue publique. Des grèves et des manifestations n’obtiennent pas le retrait de la circulaire, mais elle ne sera que très peu appliquée.

Une loi dite Debré de réforme des sursis militaires entre en vigueur en 1973, et les premières « feuilles de route » arrivent chez des élèves de plus de 18 ans. La mobilisation lycéenne prend une grande ampleur et touche également les étudiants. On évalue à plus de 500 000 le nombre des manifestants les 22 mars et 2 avril ; 70 % des lycées sont en grève. La loi n’est pas abrogée, mais elle est modifiée très sensiblement.

CIP et CPE suspendus

En 1994, le Premier ministre Édouard Balladur met en place le CIP (Contrat d’insertion professionnelle) appréhendé par les jeunes comme un « Smic jeunes », au rabais. Il y a de nombreux blocages dans les universités et lycées. Les manifestations culminent début mars avec des centaines de milliers de jeunes. Le 7 mars 1994, Édouard Balladur « suspend » le CIP après un mois de mobilisations. Il restera « suspendu ».

Le CPE (Contrat première embauche) initié par le Premier ministre Dominique de Villepin à la mi-janvier 2006 suscite une mobilisation dans la durée des étudiants et aussi des lycéens. Blocages et manifestions se succèdent contre ce projet de contrat spécifique pour les jeunes. 

Suite à la mobilisation de fin mars particulièrement réussie, le président de la République, Jacques Chirac, intervient à la télévision le 31 mars et, comme le souligne Le Monde du 4 mai, on est « confronté à la situation inédite d’une loi promulguée mais qui ne doit pas être appliquée selon le souhait formulé par Jacques Chirac dans son allocution télévisée du 31 mars ». Et ce sera une victoire, de fait, des mobilisations au long cours commencées deux mois plus tôt.

Des points communs entre 1990 et 2026

On a aussi un tout autre cas de figure (unique) en 1990 : celui d’un gain manifeste à l’issue d’une mobilisation longue et massive, mais dont l’enjeu n’est pas pour l’essentiel l’annulation d’une mesure envisagée par le gouvernement à l’instar des six grandes mobilisations précédentes – et qui n’est pas sans rappeler la mobilisation déployée en octobre de cette année, du moins à ses débuts.

La mobilisation de cette année 2026 a commencé – à l’instar de celle d’octobre 1990 – dans la grande banlieue parisienne, à partir du ressenti de conditions concrètes de travail telles que la surcharge des classes et le manque de remplacements de professeurs absents, des locaux vétustes et plus ou moins inadaptés, des emplois du temps jugés impraticables ou trop lourds (notamment le rythme « 8 heures – 18 heures »).

En octobre 1990, les lycéens n’ont pas manifesté non plus contre une loi ou une réforme envisagée par le gouvernement, mais contre les difficultés concrètes de leur quotidien scolaire : vétusté des locaux, classes surchargées et insécurité au sein et autour de leurs établissements.

Ce mouvement s’étendra rapidement à la province avant de donner lieu à de vastes manifestations nationales à Paris en novembre 1990, amenant le gouvernement de l’époque à débloquer un plan d’urgence d’ampleur pour les lycées. D’abord 2,5 milliards de francs, puis finalement 4,5 milliards de francs.

Quand crier victoire ?

Ont-ils « gagné » ? Ce n’est pas facile à trancher, car il n’y allait pas de la renonciation à une mesure gouvernementale nouvelle (comme dans les six autres cas de figures qui ont été rappelées). Mais en tout cas, ce n’était pas négligeable – tant s’en faut – du point de vue financier (comme cela a été jugé d’ailleurs par la plupart à l’époque).

Pour ce qui concerne la mobilisation d’octobre 2026, deux réformes gouvernementales initiées en 2018 (Parcoursup et la réforme du baccalauréat, couplée à celle de l’organisation des études au lycée) tendent à revenir sur le devant de la scène. Les mobilisations qui avaient eu lieu alors dès 2018, (d’abord essentiellement des étudiants au printemps puis surtout des lycéens à l’automne), ayant échoué.

Mais elles reprennent place avec une certaine force (celle du ressenti effectif des intéressés) : à partir notamment des emplois du temps fort problématiques (liés à la démultiplication des options possibles) et à une anxiété diffuse et grandissante ressentie dans le cadre de la réforme du baccalauréat et de la mise en œuvre de Parcoursup.

On se trouve donc dans une situation inédite quant à la « bonne fin » de cette mobilisation puisqu’elle relève à la fois de la mise en cause de réformes gouvernementales (certes déjà anciennes) et de mesures relevant de la modification très concrète des conditions d’études. Quand peut-on dire que « c’est gagné » ?

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