Hétérogénéité

L’hétérogénéité est la propriété de ce qui est hétérogène. Pour l’adjectif « hétérogène », le Trésor de la langue française (en ligne) propose cette définition : « qui est (composé d’éléments) de nature différente. Anton. homogène ». Cette définition, nous dit le TLF, couvre deux grands types d’emplois, selon que le caractère d’hétérogénéité s’applique à un ensemble ou un tout (A) ; ou bien aux composants d’un ensemble ou d’un tout (B).
Les exemples proposés permettent toutefois d’ajouter un effet de sens que le dictionnaire ne relève pas : « hétérogène » véhicule fréquemment un jugement négatif. L’hétérogénéité est dépréciée, déplorée, gênante. Elle révèle un manque d’homogénéité, dans un contexte où l’homogénéité constitue la norme dominante. Les exemples cités par le dictionnaire montrent que le plus souvent, le jugement d’hétérogénéité est un jugement de valeur nourri par les classements sociaux.
C’est aussi ce qu’on trouve en éducation. Le sens A d’hétérogénéité s’y applique à des classes, écoles, établissements, quartiers, à tel ou tel segment du système éducatif dont on pense qu’ils manquent d’homogénéité ; le sens B à des élèves, éventuellement à leurs parents, dont on pense qu’ils forment avec les autres « un mélange désagréable », « destructeur d’un équilibre », pour reprendre des expressions d’exemples signés présentés par le TLF.
Géographies de l’hétérogénéité
L’hétérogénéité en éducation couvre spécifiquement deux grands cas de figure : l’hétérogénéité cognitive des élèves ou des classes, et leur hétérogénéité sociale.
La première (HC) désigne la présence dans les écoles et établissements d’élèves de niveaux disparates, et surtout d’élèves moins « bons » qu’attendu par les enseignants. Les textes officiels la mentionnent sous le terme de « diversité ».
L’hétérogénéité sociale (HS) concerne la présence dans les écoles et établissements d’élèves de statuts sociaux et ethniques différents, et notamment d’élèves de milieux défavorisés. À la différence de la première, elle est quasi absente des préconisations officielles. Mais elle transparaît derrière le terme de « mixité » (perdue, à rechercher, etc.). Dans la pratique, elle a beaucoup d’impact, comme le montre la sociologie de l’éducation.
Les deux cas peuvent se combiner, ce qui donne quatre combinaisons idéaltypiques.
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HC |
HS |
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1 |
– |
– |
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2 |
+ |
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3 |
– |
+ |
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4 |
+ |
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Cas 1. Ni HC ni HS – Homogénéité cognitive aussi bien que sociale. C’est un cas de figure qu’on trouvera typiquement dans les lycées privés sélectifs (les lycées publics sélectifs sont plus hétérogènes socialement) ou bien, à l’opposé, dans les filières décotées des LP, par exemple. Ces situations sans hétérogénéité marquée, tout-à-fait contrastées, sont minoritaires dans notre système éducatif.
Cas 2. Hétérogénéité cognitive, mais pas sociale. Ce sont toutes les situations scolaires qui ne sont pas mixtes socialement, mais où se retrouvent dans une même cohorte des élèves aux niveaux d’acquisitions contrastés. Dans la situation française, c’est le cas général des écoles élémentaires et de nombreux collèges. Les écoles recrutent sur un bassin résidentiel étroit. On y trouve à la fois d’excellents élèves et des élèves « à la traîne », y compris dans les secteurs très paupérisés. Côté collèges, beaucoup de collèges urbains ont un secteur de recrutement relativement homogène du fait de la spécialisation sociale des quartiers urbains (les villes françaises sont de plus en plus marquées par la ségrégation sociale et surtout ethnique).
Cas 3. Hétérogénéité sociale mais pas cognitive. Ce sont les situations scolaires qui résultent du tri des élèves selon leur niveau (fin de 3ème). C’est le cas des lycées généraux, qui recrutent sur des espaces résidentiels plus larges que les collèges, donc souvent contrastés socialement.
Cas 4. Situations cumulant l’hétérogénéité sociale et l’hétérogénéité cognitive : ce sont les situations scolaires où se retrouvent, dans une même cohorte, des élèves de niveaux d’acquisitions différenciés et de milieux sociaux contrastés. C’est le cas par exemple dans les collèges urbains dont les secteurs sont à cheval sur une « zone sensible » et sur un quartier résidentiel, ou encore dans les collèges de petites villes, où les distances résidentielles entre catégories sociales sont moindres que dans les grandes villes.
La plupart des situations que connaît le système éducatif français peuvent donc conduire les agents scolaires à formuler un jugement d’hétérogénéité. Mais les enjeux techniques et éthiques de ces situations sont bien différents.
A priori, le cas 3 est une situation d’hétérogénéité heureuse. Les élèves socialement défavorisés de ces filières sont aussi des élèves méritants, ils sont souvent les premiers de leur famille à atteindre le lycée. Ils ont un projet de mobilité sociale que les enseignants ont à cœur de soutenir. Leur engagement rencontre l’idéal scolaire dit « d’élitisme républicain ».
Le cas 2 est connu comme une situation d’hétérogénéité malheureuse, souvent déplorée par les enseignants. Les enjeux techniques y sont saillants (voir l’entrée « Apprendre »). Les travaux de recherche sur le school mix affirment que les organisations les plus utiles sont les divisions où les élèves « à la traine » sont mêlés à des élèves réussissants, tandis que les classes « de niveau » creusent les inégalités au long du parcours scolaire. Dans le même sens, le CRAP-Cahiers pédagogiques estime qu’on peut et on doit (se) former à la différenciation pédagogique, et qu’il faut mettre à profit les capacités de coopération des élèves entre eux, pour que les situations d’hétérogénéité cognitive profitent à tous.
Le cas 4, enfin, est une situation d’hétérogénéité particulièrement anxiogène et propice aux conflits éthiques au sein des équipes. Même si les classements scolaires et les classements sociaux ne se superposent jamais complètement (il y a d’excellents élèves issus de milieux très défavorisés), ils se recoupent. Les pressions ségrégatives, pour protéger les catégories d’élèves les mieux positionnés, viennent des parents comme des collègues. Penser l’école inclusive et la construire est dans ce contexte un défi considérable.
En bref, les situations 2 et 4, dominantes dans notre système scolaire, mettent à l’épreuve non seulement le professionnalisme individuel des enseignants, mais aussi leur capacité à se saisir en équipe des enjeux éthiques de leur métier.
Cahiers pédagogiques n° 558, « Les élèves migrants changent l’école », janvier 2020.Pierre Merle, La ségrégation scolaire, La Découverte, coll. Repères, 2012.Jean-Michel Zakhartchouk, Enseigner en classes hétérogènes, ESF et CRAP-Cahiers pédagogiques, 2014.