Etablissement, école

Publié le Lecture : 10 min
Couverture du HSN n° 55, Petit dictionnaire des mots de l’éducation
L’établissement scolaire est une création assez récente dans le système éducatif public. Lointains héritiers des collèges de jésuites, les lycées créés par Napoléon en 1802 (45 cette année-là) sont conçus pour une élite bourgeoise. Payants jusqu’en 1932, ils se distinguent de l’école de la république confiée aux communes (la « communale ») car ils abritent des « petites classes », comme le font encore les lycées français à l’étranger. Cet élitisme, qui facilite la « reproduction », disparait en deux étapes : le « collège unique » mis en place par René Haby en 1975 officialise la massification de l’enseignement secondaire puis les réformes du lycée, ainsi que l’alignement du lycée professionnel sur son aîné, marquent la fin du XXe siècle, même si les filières et les classes préparatoires aux grandes écoles perpétuent la ségrégation dans l’établissement secondaire. Ingouvernable depuis le sommet de l’État, il devient un Établissement Public Local d’Enseignement (EPLE), doté d’une (relative) autonomie et d’un conseil d’administration en 1983 dans le cadre des premières lois de décentralisation. À la tête de son exécutif se trouve un chef d’établissement, principal ou proviseur, appartenant au corps du personnel de direction.

L’établissement scolaire est une création assez récente dans le système éducatif public. Lointains héritiers des collèges de jésuites, les lycées créés par Napoléon en 1802 (45 cette année-là) sont conçus pour une élite bourgeoise. Payants jusqu’en 1932, ils se distinguent de l’école de la république confiée aux communes (la « communale ») car ils abritent des « petites classes », comme le font encore les lycées français à l’étranger. Cet élitisme, qui facilite la « reproduction », disparait en deux étapes : le « collège unique » mis en place par René Haby en 1975 officialise la massification de l’enseignement secondaire puis les réformes du lycée, ainsi que l’alignement du lycée professionnel sur son aîné, marquent la fin du XXe siècle, même si les filières et les classes préparatoires aux grandes écoles perpétuent la ségrégation dans l’établissement secondaire. Ingouvernable depuis le sommet de l’État, il devient un Établissement Public Local d’Enseignement (EPLE), doté d’une (relative) autonomie et d’un conseil d’administration en 1983 dans le cadre des premières lois de décentralisation. À la tête de son exécutif se trouve un chef d’établissement, principal ou proviseur, appartenant au corps du personnel de direction.

L’école primaire (maternelle et élémentaire) n’a pas suivi le mouvement. Ses origines remontent aux écoles paroissiales et la loi Guizot du 28 juin 1833 enjoint à toute commune d’entretenir au moins une école primaire mais elle peut être privée et affectée « à l’un des cultes reconnus par l’État » (article 9) et la loi Falloux du 15 mars 1850 confirme cette dispense pour les communes si elles contribuent au budget d’écoles « libres » (article 36). Ce sont donc les lois dites Ferry de 1881 et 1882 qui rendent obligatoire pour chaque commune de plus de 500 habitants la construction et l’entretien d’écoles publiques pour les enfants des deux sexes. Malgré diverses tentatives pour l’ériger en établissement, chaque école publique reste, à l’instar d’un bureau de poste, dans un entre-deux paralysant et ne dispose d’aucune autonomie. Elle ne bénéficie que d’un chargé de direction et toute la responsabilité repose sur l’Inspecteur de l’Éducation nationale de la circonscription.

Ce n’est pas si simple

Le colloque d’Amiens en mars 1968 proposait une réforme allant dans le sens d’un établissement secondaire qui accueille tous les élèves et soit gouverné de manière plus démocratique et moins bureaucratique. Toutes les réformes suivantes ont proclamé cet objectif sans se donner toujours les moyens de l’atteindre.

1. La loi d’orientation du 10 juillet 1989 instaure la « communauté éducative » qui doit se doter d’un « projet d’établissement » (art. 18). Dans la foulée, le ministère impose l’adoption d’un projet d’école bien que cette dernière reste sous tutelle étroite. Même si le chef d’établissement reste sous la dépendance de l’État pour son recrutement, sa nomination et ses mutations, il n’est plus personnel d’enseignement, de documentation ou d’orientation, ce qui confirme la coupure avec les autres professionnels. Sa formation, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des pays, est également séparée et assurée au niveau de l’Académie mais aussi dans quelques regroupements nationaux. D’où un tournant symbolique au niveau des valeurs vers des fonctions dites managériales, car il se voit sommé d’exercer un leadership sur l’équipe éducative. Depuis 2016, il est tenu de mener des « rendez-vous de carrière », ce qui inscrit son métier dans la gestion des ressources humaines. Il lui est donc difficile d’être également « le premier pédagogue » de son établissement, sauf s’il adopte une pratique démocratique ou participative reconnaissant l’intérêt d’une démarche collective. Dans l’école primaire, le maillage hiérarchique se poursuit et la tendance s’est même accentuée au cours des dernières années avec un contrôle de plus en plus strict confié aux corps d’inspection, même si une formation pour les directrices et directeurs a été progressivement mise en place.

2. Un autre mot-clé associé à l’établissement est celui d’autonomie, mais il est ambigu car il peut tout aussi bien désigner la confiance faite aux équipes pédagogiques pour mettre en œuvre le projet d’établissement qu’une technique du Nouveau Management Public imposant l’accréditation et l’évaluation dite par les résultats. Autrement dit, les Recteurs assignent aux principaux et aux proviseurs un but à atteindre sous la forme d’une lettre de mission, plus ou moins négociée en rapport avec le projet d’établissement, puis leur demandent des comptes qui vont avoir un effet sur la suite de leur carrière, ce qui réintroduit une gestion jacobine et républicaine dans une pyramide qui se voulait inversée, girondine et démocratique dans la loi d’orientation de 1989.

3. La question essentielle qui se pose à l’établissement et, dans une moindre mesure, à l’école, c’est la nécessité du travail en équipes, avec une culture qui encourage l’individualisme et ne décompte pas ou que très rarement les travaux collectifs, même si l’enseignant reste et restera seul dans sa classe. Les chercheurs ont montré et confirmé depuis les années 1980 l’existence d’un effet-établissement, voire d’un effet-école, qui permet de jouer sur les trois missions du système : instruire l’élève, former le professionnel et éduquer le citoyen.

L’établissement et l’école sont bien des échelons du système éducatif qui ont hérité de l’histoire une organisation et une culture très différenciées. C’est là que peuvent s’enclencher des transformations ayant pour ambition de « changer l’école pour changer la société » en faisant le « pari du collectif » mais la démarche démocratique adoptée à la fin du siècle dernier (notamment dans le cadre de la loi d’orientation de 1989) semble remise en cause par un retour d’une hiérarchie qui insiste sur le devoir d’obéissance des fonctionnaires. Nous assistons depuis vingt ans à un retour vers le passé dans lequel le ministre impose ses réformes et dissout les instances paritaires, voire se fie plus au personnel de direction qu’à l’expression des conseils d’administration ou d’école.

Richard Étienne,
Professeur émérite en sciences de l’éducation et de la formation à l’université Paul-Valéry-Lirdef (Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique, éducation et formation)
POUR ALLER PLUS LOIN
Cahiers pédagogiques n° 509, « Ce qui fait changer un établissement », septembre 2003.
Cahiers pédagogiques n° 524, « Le pari du collectif », novembre 2015.
Laetitia Progin, Richard Étienne et Guy Pelletier (dir.), Diriger un établissement scolaire : tensions, ressources et développement, De Boeck Supérieur, 2019.