Engagement

L’engagement : ce mot autrefois dans l’air du temps (l’engagement des intellectuels, de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie) a-t-il encore du sens ? En quoi consiste l’engagement pédagogique ? Sur quoi repose-t-il ? À quels obstacles se heurte-t-il ? Comment peut-il être durable ?
L’engagement professionnel appelle différentes définitions, qui peuvent se superposer : la première privilégie les professionnels réflexifs, ceux qui ajoutent à la pratique du métier un « regard sur » : ce moment de métacognition permet à l’enseignant de « se regarder pédaler », lui offrant du coup la possibilité de s’améliorer ; la seconde se centre sur l’enseignant engagé qui, lui, se verra également comme le praticien porteur de pratiques et d’attitudes : capacité d’empathie (aux élèves, aux familles, aux collègues), de curiosité et d’innovation (l’enseignant engagé est celui aux multiples projets).
Ces deux définitions convergent sur un point : l’engagement est un choix personnel fort, qui implique la personne engagée dans un des métiers de l’humain, comme en médecine par exemple. On sait que nos métiers peuvent rarement séparer complètement le temps du travail, le temps des interactions, et le temps personnel : celui-ci est aussi celui de la réflexion ; celui qui peaufine sa prochaine séquence au détour d’un sentier, ou à qui une exposition donne une idée de thème pédagogique n’est pas rare ; un enseignant engagé est seulement celui qui pousse le bouchon un peu loin . Au risque de se faire gentiment moquer par ses proches… voire ses collègues.
Plus profondément, l’enseignant engagé se construit, dans ses dimensions les plus intérieures, par le métier ; pour reprendre la comparaison avec l’expression italienne, il ne fait pas (fare il professore) le prof’, il l’est. Il le reste, même en vacances, même à la retraite : professeur honoraire. L’engagement, c’est très personnel.
Mais il est tourné vers les autres. Cet engagement mixte souvent le social et le pédagogique : ce sont les enseignants des Territoires vivants de la République, ces enseignants de la Seine-Saint-Denis, travaillant dans des conditions très difficiles, directrices de maternelle et enseignants de tous niveaux et de toutes disciplines. Ils savent transformer les familles en colère en familles confiantes. Ils abordent sereinement les questions de religion dès le plus jeune âge et tout au long de la scolarité. Ils osent prendre à bras-le-corps, sans raideur et sans faiblesses, toutes les questions vives : laïcité, égalité filles-garçons, homophobie, histoire de la Shoah…
Ces engagements ne concernent pas que les contenus scolaires et leur mise en forme au sein de la classe, ils peuvent aussi impliquer des pratiques coopératives qui régissent les relations entre élèves et entre élèves et adultes, tel ce directeur d’une école d’un arrondissement populaire de Paris qui a fait d’une école élémentaire décriée un modèle envié reposant sur une pédagogie coopérative et l’implication à tout moment des élèves dans leur vie quotidienne. S’engager, c’est alors prendre en compte le social et les élèves tels qu’ils sont, sans attitude surplombante, mais sans renonciation, fraternellement ; cette fraternité se loge directement dans l’acte professionnel.
L’engagement professionnel, dans un des métiers de l’humain, débouche souvent sur des engagements sociaux : des écoles à Lyon, puis dans d’autres villes, s’engagent auprès de familles migrantes au point de les héberger dans les locaux même de l’école. Leur but est d’aboutir à un hébergement plus durable et plus normal.
Mais il existe aussi des engagements forts, dégagés de toute implication sociale : telle école alternative, si elle ne joue pas délibérément la carte de l’entre-soi, tel collectif pédagogique dans un collège « lambda ». Qu’ils voisinent, s’imbriquent ou s’ignorent, engagements pédagogique et social ont un point commun, ils s’appuient sur des valeurs. C’est là d’ailleurs que l’insistance sur un professionnel exclusif qu’on peut lire sous la plume de certains chercheurs sonne faux, en ignorant que l’engagement n’est pas qu’une question de motivation.
Aujourd’hui on peut penser que ces valeurs sont plus consciemment vécues, plus lucidement. Mireille Cifali nous dit que l’engagement n’est pas contraire à un esprit critique. Ainsi, parler d’empathie fait écho à l’« empathie outillée » de Lévine ou au « pragmatisme déniaisé » d’Hameline. Ces valeurs sont bien sûr démocratiques : si l’on n’est pas convaincu des vertus de l’égalité, pourquoi mettre tant d’énergie à tâcher de faire qu’elle passe des grandes promesses au quotidien le plus modeste ? Si l’on veut que la liberté chemine de la porte d’entrée du collège à la salle de classe, on prendra au sérieux l’écoute, le débat, on trouvera aussi le temps de répondre : on essaiera d’être responsable. Les enfants ont besoin de se confronter à des personnes qui savent, mais aussi à des humains qui leur répondent.
Démocratie, responsabilité… le terme de solidarité est nécessaire à la cohérence de l’ensemble mais difficile ; il sous-entend que l’on est engagé au service d’une cause collective et de façon collective ; une cause collective signifie qu’il ne s’agit pas d’un degré de motivation supplémentaire, mais d’un souci d’égalité : on s’engage pour les élèves des classes populaires, pour et avec les parents les plus éloignés de l’école, pour l’inclusion des élèves porteurs de handicap ou pour ceux qui viennent d’arriver en France, ou plus généralement « pour l’enfant, vers l’homme », selon la formule à la création de la FCPE ; de façon collective veut dire que l’on va rechercher des partenaires pour faire équipe, au risque d’entrer dans le monde toujours complexe de l’inter-personnel, des micro-climats spécifiques d’une école, d’un quartier…
Vivre ces valeurs ne va pas sans franchissement d’obstacles : les structures institutionnelles et très quotidiennes (concrètes), les collègues, les parents, les élèves eux-mêmes,
la menace de découragement, le risque d’épuisement et de dépression (à l’inverse, les phases d’exaltation)… L’important est d’abord de les reconnaître : risque de l’isolement (avec posture dangereuse du héros), savoir que pour durer, il faut être plusieurs (importance de l’équipe pédagogique et éducative, des liens hors de l’école, du collectif pédagogique et des publications des associations). Reste toute la difficulté d’être soi avec les autres. Peut-on se former à travailler collectivement et à partir de quelles bases (pratiques et éthiques) ?
L’engagement ne se définirait donc pas juste comme un « investissement » plus intense, mais comme une traduction en acte de la responsabilité. On est là dans un registre de valeurs fondamentales, qui englobent les valeurs démocratiques et les fondent. La satisfaction de l’engagement, c’est le pouvoir d’agir, sans que le résultat soit immédiatement palpable pour autant… L’enseignant engagé reste un homme debout, qui ne craint pas le risque, ni le trouble qu’il y a à penser, qui côtoie l’abîme, sait se différencier. Non un être de convictions seulement, mais un être qui émet des hypothèses et les poursuit en amoureux du monde et des hommes.
POUR ALLER PLUS LOIN
Mireille Cifali, S’engager pour accompagner. Valeurs des métiers de la formation, PUF, 2018.
Benoît Falaize, Territoires vivants de la République : ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés, La Découverte, 2018.
Anne Jorro et Jean-Marie De Ketele (dir.), L’engagement professionnel en éducation et en formation, De Boeck Supérieur, 2013.
N’Autre école n° 14 : « Critiques, les pédagogies ? », hiver 2019- 2020.
Patrick Rayou, « De nouveaux professeurs », Cahiers pédagogiques, hors-série numérique n° 33, « Enseignant : quel métier ! » décembre 2013.