Elève

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Couverture du HSN n° 55, Petit dictionnaire des mots de l’éducation

Le mot « élève » est le terme utilisé dans le système éducatif pour désigner tout enfant scolarisé de la maternelle au lycée. « Métier de l’élève », « devoirs de l’élève », « parcours de l’élève », « profil d’élève », « statut de l’élève », sont des expressions fréquentes au sein d’un établissement scolaire.

Le Trésor de la Langue Française en propose la définition suivante : « Enfant ou jeune qui reçoit l’enseignement d’un établissement scolaire ou d’une école spécialisée ». Ainsi défini, l’enfant est considéré comme un individu qui « reçoit », un acteur passif, réceptacle d’un enseignement dispensé par des professeurs. C’est ce qu’il a été pendant bien des générations durant lesquelles l’Ecole avait des missions bien différentes de celles d’aujourd’hui. Cependant que vaut cette définition dans une Ecole qui veut de nos jours former les citoyens de demain en développant l’esprit critique, en valorisant les compétences et en suscitant l’autonomie et la responsabilité ?

Les textes officiels définissent de nombreuses valeurs citoyennes, mais la mise en pratique reste souvent éloignée de ces idéaux. Il y est attendu de l’élève qu’il soit autonome, responsable, assidu aux devoirs que lui confère son statut. Cependant, l’enseignement et l’organisation même de cet enseignement laissent peu de place au développement de telles habiletés. Aujourd’hui encore et malgré de nombreuses réformes, l’élève du XXIème siècle vient en classe selon un emploi du temps bien établi, il doit écouter les leçons, faire ce que lui demande le professeur et encourt le risque de passer pour impertinent s’il remet en question les notions enseignées, davantage encore s’il questionne les modalités d’enseignement qu’il ressent parfois, voire souvent, comme inadaptées à ses besoins. Le dialogue est alors vite clôturé. Il n’est pas rare que l’élève, si pertinent soit-il, se voit à ces occasions rappeler son statut. Il y a implicitement encore une relation de dominé/dominant dans la relation avec un professeur.

Le mot « élève » est d’ailleurs formé à partir du verbe « élever », entrée à laquelle on peut lire dans le Trésor de la Langue Française : « La notion dominante est celle d’une hauteur bien en vue ou d’un accroissement de valeur. Faire monter quelque chose, ou plus rarement quelqu’un, d’un niveau à un autre situé plus haut, de manière qu’elle soit bien ou mieux en vue ou qu’elle acquière une valeur supérieure ». On comprend aisément que l’Ecole ait pour fonction d’élever les connaissances au fil de la scolarité et d’ainsi les élever à un niveau plus haut de connaissances.  Le choix du mot « élève », pour désigner aujourd’hui encore les enfants scolarisés, implique que l’Ecole ferait grandir les enfants. Or, ce n’est pas toujours le cas, ils n’y sont pas tous valorisés. Le seront ceux qui correspondent aux attendus, souvent sous-entendus : des élèves dits « scolaires ». Il est attendu implicitement d’eux qu’ils soient obéissants, qu’ils ne contestent pas et qu’ils exécutent les tâches demandées, avec l’image d’un tuteur (horticole) qu’ils devraient suivre pour s’élever. Aujourd’hui, on lit encore régulièrement sur les bulletins et copies d’élèves : « manque de travail personnel », « ne se donne pas les moyens de réussir »…

Ce n’est pas si simple

Les différents profils cognitifs soulignent que les élèves ont tous un fonctionnement qui leur est propre. On parle en ce sens d’Elèves à Besoins Educatifs Particuliers. Ils sont de plus en plus nombreux. Leur particularité devient une quasi-généralité. Point qui agace certains acteurs éducatifs qui peuvent aller jusqu’à remettre en question ce qu’on appelle alors des « effets de mode ».

Le verbe « élever » implique également une réalité sociale. Depuis les années 1960, avec la notion d’égalité des chances, l’Ecole est considérée comme un ascenseur social. Si elle le reste pour certains, la grande majorité des jeunes ne s’y retrouve pas. Ils ont d’ailleurs des visages bien différents selon les établissements. Ces différences sont ressenties par les enseignants d’Education Prioritaire notamment. Beaucoup des élèves, malgré leur jeune âge, n’ont plus cette vision de l’Ecole et ne rêvent plus. C’est un peu comme si l’Ecole avait à faire à une génération désenchantée.

S’il existe une terminologie commune pour désigner le public de l’Ecole, le mot « élève » reçoit difficilement le singulier.  Il est peut-être mieux défini par Daniel Pennac dans Chagrin d’école qui parle « d’oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d’inquiétude, de rancœur, de colère, d’envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans le sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu’une fois l’oignon épluché ». Ces quelques lignes n’illustrent pas seulement le profil de « mauvais élève » mais de tous ceux pris dans leur singularité, celle de tout être humain. Le défi de l’Ecole est peut-être bien de se recentrer autour de ce qui est le trait commun à tous et qui les caractérise sans doute le mieux : leur humanité bien longtemps laissée de côté au profit d’une éventuelle efficacité.

Si le système éducatif ne se recentre pas plus autour de l’élève c’est que bien d’autres enjeux en dépendent. Nombreux sont les ouvrages qui proposent des solutions alternatives au dispositif actuel. Les classes coopératives sont aussi une déclinaison possible de cet enseignement dont l’humain redeviendrait le centre des préoccupations et mobilisations de chacun. Cependant, si ces exemples ne se généralisent pas davantage c’est qu’ils impliquent des pas de côté importants. Mais il faut bien reconnaître qu’au fil du temps, d’autres habitudes pédagogiques bien ancrées ont été prises.

Le premier enjeu directement concerné par de telles alternatives est le statut même du professeur. D’un professeur détenteur du savoir, en enseignement frontal, celui-ci devient un accompagnateur d’apprentissages, aux côtés des élèves, pour laisser place au développement de leurs autonomie, responsabilité et esprit critique. C’est sans doute un enjeu délicat à mettre en œuvre. Tributaires de leur propre héritage scolaire, les enseignants ont parfois beaucoup de mal à sortir des modèles traditionnels confortables sur bien des points.

Pour que de telles entreprises éducatives voient le jour, il convient de bouger les lignes de droits implicitement acquis au fil du temps. Ces changements touchent non seulement à l’organisation interne des établissements mais aussi à l’organisation personnelle des enseignants du second degré : leur emploi du temps. L’impact affectif est important. Pour repenser l’enseignement au profit des élèves, les expérimentations et études menées et citées plus haut impactent nécessairement la réorganisation du temps scolaire. Cela ne conduit pas les professeurs du second degré à faire plus d’heures que dans un système classique mais à renoncer à faire des vœux d’emploi du temps et à s’aligner sur une organisation quotidienne davantage proches des professeurs du premier degré. Nombre d’accompagnements de projets innovants en ce sens rencontrent ce point comme principal obstacle à la réussite des projets.

Si la théorie situe l’élève au cœur des préoccupations, s’il occupe aussi une attention privilégiée dans le cœur des enseignants, sa place dans l’organisation intrinsèque du système éducatif reste à défendre et à construire.

Audrey Chapelain-Mondière, professeure de lettres à Salon-de-Provence

POUR ALLER PLUS LOIN

Jérôme Saltet, André Giordan, Changer le collège, c’est possible, Paybac, 2010.

Daniel Favre, Cessons de démotiver les élèves, Dunod, 2010.

Philippe Meirieu, « Ne pas renoncer à mettre l’élève au centre du système », Cahiers Pédagogiques, Hors-série numérique n° 46, Antidote, 2017.