Education

«Qu’est-ce que l’éducation ? ». La question est difficile. C’est sans doute pour cette raison que l’on se plait à répondre à une question voisine : « que vise l’éducation ? ». Deux réponses sont généralement avancées. La première affirme que la tâche éducative a vocation à faire advenir une personne, une personnalité. Nous pouvons qualifier une telle conception d’anthropocentrique dans la mesure où elle met l’accent sur la formation d’un sujet libre et autonome. Elle est défendue par nombre de philosophes. Emmanuel Mounier fait assurément partie de ceux qui l’ont formulée avec le plus de force.
« L’éducation, écrit le père du personnalisme, n’a pas pour but de façonner l’enfant au conformisme d’un milieu social ou à une doctrine d’Etat. On ne saurait non plus lui assigner comme fin dernière l’adaptation de l’individu soit à la fonction qu’il remplira dans le système des fonctions sociales, soit au rôle qu’on entrevoit pour lui dans un système quelconque de relation privées […]. Elle a pour mission d’éveiller des personnes capables de vivre et de s’engager comme personnes. » (Œuvres, I, p. 550).
Définition qui a le mérite de poser l’éducation comme moment premier. Ce qu’elle est, nul ne le contestera. Les activités de formation et de professionnalisation sont toujours secondes, comme le rappelle Rousseau dans les premières pages de son best-seller.
« Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’Église, au barreau, peu importe. Avant la vocation des parents la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je veux lui apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premièrement homme : tout ce qu’un homme doit être, il saura l’être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne. » (Émile ou de l’éducation, Livre I).
Il est en revanche difficile d’écarter d’un revers de manche, comme semble le faire Emmanuel Mounier, l’enjeu de la socialisation. Le nouveau venu n’entre-t-il pas dans un monde qui a ses règles et ses usages ? Nous pouvons appeler sociocentrique une éducation qui privilégie non l’avènement d’un sujet singulier mais la tâche d’insertion et d’intégration. Thèse que défend avec brio le sociologue Émile Durkheim. Voici ce qu’il écrit au début du siècle dernier.
« Nous arrivons donc à la formule suivante : l’éducation est l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter et de développer chez l’enfant un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement destiné. » (Éducation et sociologie, p. 51).
Socialiser ou autonomiser, faut-il vraiment choisir ? Ces deux fins sont légitimes et méritent d’être retenues. Socialiser en autonomisant, autonomiser en socialisant, telle est la tâche, tel est le défi de l’éducateur. Cette tension inscrite au cœur du travail éducatif trouvera une expression paradigmatique dans la pensée d’Hannah Arendt. L’essence de l’éducation, affirme la philosophe, est « la natalité », c’est-à-dire le fait de naître dans un monde toujours déjà-là. « C’est bien le propre de la condition humaine que chaque génération nouvelle grandisse à l’intérieur d’un monde déjà ancien. » (La crise de la culture, p. 224). Cela signifie que le nouveau venu n’est pas seulement un être en devenir dont il faut prendre soin mais qu’il est aussi un sujet qu’il faut introduire dans un monde qui lui est toujours étranger. « Le monde dans lequel les enfants sont introduits est un monde ancien, c’est-à-dire un monde préexistant, construit par les vivants et les morts. » (La crise de la culture, p. 228). Construit par les vivants et les morts. Le monde n’est pas le mouvement incessant de la vie ; c’est l’ensemble des productions, des créations et des objets « fabriqués de mains d’hommes ». Le monde organise et structure le lieu de notre séjour.
C’est pour cette raison que l’école doit être ouverte, non sur la vie comme on a pu le dire un peu rapidement, mais sur le monde. « Naître, écrit encore la philosophe dans un de ses ouvrages majeurs, c’est accéder à un monde durable, au lieu de simplement surgir au sein de la répétition sempiternelle de la nature […]. C’est au milieu d’un monde humanisé que l’homme naît et meurt » (Condition de l’homme moderne, p. 22). D’où l’on voit que la tâche éducative est travaillée par une seconde tension car l’éducateur est toujours en charge d’une double protection. Il doit protéger l’enfant pour que celui-ci ne soit pas écrasé par le monde, mais il doit aussi protéger le monde de la sauvagerie native des nouveaux venus. Nouveaux venus qui ignorent tout de la valeur des œuvres et des réalisations qui peuplent ce monde.
« Ces deux responsabilités ne coïncident aucunement et peuvent même entrer en conflit. En un certain sens, cette responsabilité du développement de l’enfant va contre le monde : l’enfant a tout particulièrement besoin d’être protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire. Mais ce monde a aussi besoin d’une protection qui empêche d’être dévasté et détruit pas la vague des nouveaux venus qui déferlent sur lui à chaque nouvelle génération. » (La crise de la culture, p. 238-239).
L’éducation est cette tâche difficile traversée et travaillée par d’indépassables tensions. Tâche qui mêle accompagnement et soin, guidance et protection. N’est-ce pas ce que nous enseigne l’étymologie lorsqu’elle propose non pas un, mais deux mots latins : ducere et educare. Le premier signifie conduire, mener hors de ; introduire pourrions-nous encore dire sur les conseils d’Hannah Arendt. Le second signifie nourrir, prendre soin. Cette double étymologie nous permet de comprendre pourquoi deux grands registres métaphoriques sont souvent mobilisés lorsque l’on parle d’éducation. Le premier, inspiré par ducere, évoque l’imaginaire du voyage. Le second, inspiré par educare, évoque l’horticulture, le jardinier attentif qui fait croître.
On ne naît pas homme, on le devient. L’éducation est une tâche nécessaire, absolument nécessaire. Kant le dira haut et fort : « L’homme est la seule créature qui soit susceptible d’éducation. Par éducation l’on entend les soins (le traitement, l’entretien) que réclame son enfance, la discipline qui le fait homme, enfin l’instruction avec la culture. » (Réflexions sur l’éducation, p. 69). Mais nul ne dira mieux que Fichte l’impérieuse nécessité d’éduquer, soulignant d’emblée l’inachèvement originel de celui qui arrive. « En un mot, écrit Fichte, tous les animaux sont achevés et parfaits, l’homme est seulement indiqué, esquissé… Tout animal est ce qu’il est ; l’homme, seul, originairement n’est absolument rien. Ce qu’il doit être, il lui faut le devenir […]. La nature a achevé toutes ses œuvres, pour l’homme uniquement elle ne mit pas la main et c’est précisément ainsi qu’elle le confia à lui-même. » (Fondement du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science, deuxième section, § 6, VII, d, p. 95).
L’éducation, par bonheur, se termine un jour pour que l’on puisse ensemble, éducateurs et éduqués, se retrouver dans l’espace égalitaire de la cité. Mais cette fin, cette nécessaire fin de l’éducation, ne signifie pas la fin de l’étude car « on peut continuer à apprendre jusqu’à la fin de ses jours » (La crise de la culture, p. 251). De sorte que l’expression la plus malheureuse que l’on ait pu inventer est bien celle d’éducation tout au long de la vie. Il serait préférable de parler d’apprentissage tout au long de la vie. Car si l’étude peut se poursuivre jusqu’à notre dernier souffle, c’est parce qu’elle ne vise pas à nous inculquer un art de vivre, mais qu’elle entend plus modestement nous parler du monde.
POUR ALLER PLUS LOIN
Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, 1954.
Émile Durkheim, Éducation et sociologie, PUF, 1922.
Johann Gottlieb Fichte, Fondement du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science, Presses universitaires de France, 1998.
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, Flammarion, 1762.