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La chronique de Nipédu du n° 559

Le jeu de nos infinies différences

Régis Forgione, Fabien Hobart, Jean-Philippe Maitre

14 février 2020

Ces derniers mois, dans Nipédu, nous avons échangé sur trois propos pédagogiques largement relayés : l’apprentissage explicite, les travaux de John Hattie et les publications de Céline Alvarez. Pour nous détacher de cas spécifiques, nous avons aussi abordé la manière dont beaucoup de propos en éducation pèchent par leurs conceptions du réel et des preuves qu’ils peuvent (ne pas) fournir [1].

De par le nombre de variables d’influence, les phénomènes humains sont trop complexes (bien plus que les autres phénomènes de la nature) pour se plier à des modèles prouvés, tellement moins prédictifs que les modèles des sciences dites «  dures  ». C’est exactement la même complexité qui doit nous empêcher de céder à la tentation de «  la  » méthode pédagogique. Que cela soit en recherche sur ou en pratique de l’enseignement et de l’apprentissage, la seule certitude que nous pouvons avoir, c’est celle d’un jeu. Pas un jeu ludique, pas un jeu didactique [2], mais un jeu au sens mécanique : un espace de mouvements, tel le jeu entre deux roues dentées d’un engrenage, qui est tout autant un espace d’indétermination.

Dans la classe, une connaissance ne se copie pas du disque dur-cerveau de l’enseignant à celui de l’élève. Elle se construit chez l’élève par l’usage intégré et répété de l’ensemble des informations qui lui auront été transmises par l’enseignant comme pertinentes pour le développement de la connaissance visée.

Pour que cette construction ait lieu, le rôle de l’enseignant est d’offrir à l’élève un espace d’action, dans lequel il peut se déplacer dans toutes les directions, se heurter à des murs, se relever. Comme un labyrinthe dont plusieurs chemins pourraient mener à la connaissance. Un espace que l’élève ne peut pas outrepasser, mais dans lequel chacun, avec les spécificités de ses connaissances, pourra se mouvoir, de manière imprévisible mais dans les limites de ce que l’enseignant aura autorisé pour l’apprentissage attendu.

Le réel et le chercheur

Avec une part de phénomènes expliqués rarement supérieure à 50 %, les comportements humains respectent peu les modèles que les sciences humaines proposent. La seule limite que l’humain respecte, c’est celle du réel. Et nous sommes si loin de décrire où se trouvent les murs de ce colossal labyrinthe ! Nous les sentons fort lorsque l’on bute sur eux. La recherche ne fait que tracer à la craie au sol de ce labyrinthe, pour chaque phénomène qu’elle étudie, le chemin que les individus ont tendance à suivre. Mais ô combien de ces individus ne suivent pas la ligne ! Combien jouissent du jeu possible entre le dernier modèle scientifiquement prouvé et les murs du réel.

Comme ces élèves de l’enseignant trop prescriptif, qui voudrait que tous passent par les mêmes étapes, qui lui rappelleront que le réel résiste aux conceptions étroites.
Personne ne défend un absolu absolutisme, mais tant d’entre nous perdent la mesure de ces variabilités. De tous les êtres vivants de cet univers, nous sommes ceux qui résistent le plus à la mise en modèle. Ne le nions pas, mais ne baissons pas les bras. C’est plutôt une excellente raison de s’atteler à la tâche avec humilité, ni pour glorifier, ni nier ce que l’on fait de manière identique, mais pour bien plus souvent s’émerveiller à expliquer notre essence même : l’ampleur de nos différences.


[1Réécouter les épisodes #109, #110 et #111 de Nipédu : https://tinyurl.com/yfcuzkth

[2Guy Brousseau, «  Les doubles jeux de l’enseignement des mathématiques  », 2002,
https://tinyurl.com/yee9pqd8

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