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Éditorial du N° 507 - Questions aux programmes

Le bœuf et les deux sacs d’orge

Par Christine Vallin


L’histoire remonte à l’an de grâce 1334*. À cette époque, Margarete, la détestable duchesse du Tyrol, s’était mis en tête de conquérir le château de Hochosterwitz. Il faut savoir que ce château est perché en haut d’une falaise particulièrement abrupte. Margarete comprit d’emblée qu’il serait vain de se lancer à l’assaut de cette forteresse et qu’il fallait l’assiéger pour affamer ses occupants. Ce plan fut mis à exécution et, au bout d’un certain temps, la situation des défenseurs devint effectivement désespérée. Pour toutes provisions, il ne leur restait plus qu’un bœuf et deux sacs d’orge. Il devint évident qu’ils ne tiendraient plus très longtemps.

C’est alors que le défenseur du château fort conçut une tactique : abattre leur dernier bœuf, remplir sa panse de tout l’orge qui leur restait et le balancer par-dessus le mur d’enceinte, pour qu’il atterrisse en bas de la falaise, devant le camp ennemi. Ce qu’il avait espéré arriva : «  Comment ? Ils ont encore tant à manger, là-haut, qu’ils peuvent se permettre de se débarrasser d’un bœuf rempli d’orge !  », tempêta Margarete. Elle mit fin au siège et se retira.

Mesdames et messieurs, dans ce numéro des Cahiers, c’est bien à cela que vous allez assister : à des chutes de bœufs remplis d’orge par-dessus des citadelles assiégées. Autrement dit à des ruses, inventions, explorations de marge, pas de côté, autant de niches de liberté retrouvée devant la Géante et son ombre, j’ai nommé Son Altesse la Réalité. Les programmes en font partie au premier chef, nous contraignant à devenir des nomades du désert, des Janus éclairés, ou même de «  belles infidèles  », comme on le lira dans le dossier. On trouvera dans les rubriques aussi d’autres attaques du réel, dans les actualités éducatives avec la mise en place des Espé alors que rien ne semble prêt et personne ne parait s’entendre, ou dans «  Faits et idées  », lorsqu’il va s’agir de donner à des adolescents le gout de lire.

Trouver un bœuf et deux sacs d’orge. C’est bien cela que l’on souhaite à tous les enseignants et à leur ministre en ce début d’année, parfois assiégés dans une école que la faim fait vaciller. Mais qui ne se rend pas.

*Histoire utilisée par Paul Watzlawick